Chaque année, quand l’été revient, je suis victime d’un dédoublement de personnalité : le Forrest Gump qui sommeille en mois pendant les mois de labeur se réveille et m’entraîne dans une course folle à travers campagnes hexagonales et villes étrangères.
Ainsi, cette année, après quelques amuse-gueules catalans, c’est sur les routes de Saône-et-Loire, dans ma natale Bourgogne du Sud, que Forrest a fait son grand retour : vingt-deux kilomètres entre Sennecey-le-Grand et Cruzille, avec, bien sûr, une fois de plus, le soutien de notre fidèle accompagnatrice à la petite voiture ivoire et noire.
La température est frisquette (pas plus de 15°) quand je m’élance de Sennecey-le-Grand, dans la plaine de Saône, où nous avons notre lieu de villégiature. Après le village de Laives et son église massive, j’arrive très vite à Nanton avec, au passage, une pensée pour celui qu’on appelait autrefois avec tendresse « le beurdin de Nanton », un pauvre hère qui pendant des années est resté assis sur une chaise au bord de la route à regarder passer les voitures, attitude contemplative qui lui avait valu une notoriété départementale.
Sully, Etrigny, Collonge, les villages se succèdent. Les kilomètres aussi mais, comme le ciel est clément et la route gentiment vallonnée, si je ne vole pas, je n’en suis pas loin. Sans renier mes superbes entraînements à Gairaut ou sur la Prom’, il faut bien dire que là, entre les champs de tournesols et ceux de blé déjà moissonnés, sous le regard bienveillant des chevaux nombreux dans la région, la course à pied prend une dimension quasiment spirituelle.
Après une heure et demie, j’arrive à La Chapelle sous Brancion, commune que je connais bien. Le maire de ce village situé dans la circonscription d’Arnaud Montebourg n’est autre qu’un ancien prof de la fac de Droit… de Nice.
C’est ici que débute le col de Brancion. Du coup, l’effort devient plus rude sur cette route qui serpente au milieu de bois très denses et très sombres qui furent autant de refuges pour les maquisards pendant la guerre. Juste avant d’arriver à Brancion, je passe d’ailleurs devant un café-restaurant un peu isolé, à l’orée du bois, qui fut un lieu de rassemblement de la Résistance dans le Tournugeois.
Pendant la courte descente vers Martailly, je retrouve les vignes qui donnent ce Mâcon blanc si apprécié par Hemingway et Scott Fitzgerald dans « Paris est une fête ».
L’euphorie athlétique qui était mienne baisse d’un cran à l’approche de la deuxième heure et mes jambes commencent à être aussi dures que les pieds de vignes qui, désormais, saturent joliment le paysage. Encore une côte, la dernière, celle que je veux à tout prix dignement gravir. C’est qu’enfant et jeune homme, je l’ai souvent empruntée avec René, mon père.
Puis c’est la plongée vers Cruzille, le village berceau de la famille. Les crampes ne sont pas loin car la descente est grisante et pousse aux excès… de vitesse.
Enfin arrivé, je peux m’allonger et récupérer sur un petit muret qui borde la place centrale du village. Je le fais non seulement avec soulagement, après un effort de deux heures et demie, mais aussi avec fierté. Depuis peu, la place en question a été baptisée par la municipalité « Edgard Ponthus », du nom de mon grand-père, l’ancien maire résistant mort en déportation.
La récupération sera finalement rapide car, dès l’après-midi, je suis dispo pour un nouveau marathon, plus ludique il est vrai, celui qui consiste à visiter, de Juliénas à Fleurie, les caves du Beaujolais…