21 juillet 2009

L'arrestation de René



Mardi 7 septembre 1943. Chalon-sur-Saône.

Il est 13 h 45. Comme tous les jours avant la reprise du travail, René, jeune homme de 19 ans, a rejoint ses copains Robert, René Meunier et le jeune Georges sur un banc du square en face du Palais de Justice. Ces petits rendez-vous sont l’occasion de discuter, de chahuter, de rire de tout, d’oublier un temps les soucis quotidiens.

Pourtant, en cette belle journée de fin d’été, l’ambiance est lourde. René vient d’annoncer sa décision d’entrer dans la Résistance en sollicitant un de ses supérieurs hiérarchiques aux Assurances Sociales où il travaille, probable responsable d’un réseau. Deux raisons l’ont amené à cette grave décision. Tout d’abord, une convocation impérative pour le STO reçue quelques jours auparavant. Pas vraiment politisé mais patriote, il n’est pas question pour René de « travailler pour les Boches ». Et puis, il y a surtout cette altercation le samedi précédent avec des collabos sur le boulevard de la République tout près d’ici. Un peu par hasard, il était tombé – avec notamment Meunier justement – sur un groupe de jeunes militants francistes et R.N.P. qui collaient des affiches à la gloire du IIIe Reich et de la LVF. La querelle verbale avait dégénéré en affrontement physique. René et ses amis avaient eu rapidement le dessus, mais on leur avait lancé : « Ça vous coûtera cher ! ». Et en ces temps-là, on connaissait les conséquences d’une telle menace…

Effectivement, au moment même où les amis vont se séparer, René aperçoit en face, à une centaine de mètres, à l’angle de la rue de l’Obélisque et de celle de la Banque, deux feldgendarmes qui se tiennent devant la pharmacie Henon bien connue des Chalonnais. Comme les deux Allemands sont accompagnés par une des protagonistes de l’altercation du samedi, son sang se fige, il comprend en un instant. A peine le temps de murmurer à l’intention de ses amis : « C’est pour moi », que déjà les feldgendarmes les entourent en les mettant en joue avec leurs armes. Après une fouille rapide, on les frappe à grands coups de pied dans le ventre. René, sur qui l’on a trouvé un couteau à cran d’arrêt a droit à un régime spécial.

Puis, le groupe est conduit au QG de l’Hôtel du Chevreuil, rue du Port Villiers, siège de la police allemande. Robert, le jeune Georges et, plus curieusement, Meunier, pourtant présent le samedi précédent, sont relâchés. René par contre est battu à coups de botte, à moitié assommé par un cendrier en bronze. La figure en sang, le nez cassé, ne voyant plus que d’un œil, il entend comme dans un mauvais rêve un Allemand parlant français le traiter de communiste, de juif, de franc-maçon… le tout devant les visages ricanants des collabos présents lors de la rixe du boulevard de la République.

C’est à moitié inconscient qu’il est conduit en prison. Ironie cruelle, le domicile familial est situé 22 rue d’Autun juste en face du sinistre bâtiment. Du fond de sa cellule, René peut apercevoir, entre les barreaux, les fenêtres de son enfance.

Quelques jours plus tard, ce sera la prison de Dijon puis l’Allemagne en wagon plombé où il sera déporté jusqu’au 29 avril 1945, le jour de son évasion.

Un an après son retour, il sera victime d’une attaque de poliomyélite reconnue comme étant due à son état général. Il restera paraplégique toute sa vie.


Mercredi 15 juillet 2009. Chalon-sur-Saône.

Le Palais de Justice, le jardin public, le banc, la prison… Rien n’a changé sauf le nom de la pharmacie et cette pizzeria ouverte au rez-de-chaussée du 22 rue d’Autun.

Et moi de penser avec tendresse à ce gamin de 19 ans qui deviendra, malgré l’adversité et la maladie, un père attentif et fort, aimant la vie sans haine et sans regret. Mon père. René Mottard.


Le banc, la prison

8 commentaires:

Claudio a dit…

Merci pour ce partage, Patrick.

Dgé of Biot a dit…

Que d'émotions. Le René que j'ai connu était tout le temps de bonne humeur, sans jamais se plaindre. Qu'aurions-nous fait à leur place. Je me suis posé souvent la question. Ton père comme le mien, avec leurs qualités et leurs défauts ont fait front à l'adversité. Ensuite, ils ont su continuer le combat en s'adressant aux jeunes, à délivrer leurs valeurs, toujours avec humilité. Moi, j'ai la chance d'avoir encore mon père près de moi. Alors , je pense à toi, Patrick et aussi à Edith car tu le sais bien, René a beaucoup compté pour moi et il me le rendait bien.

alain a dit…

Humilité, sincérité, humour, chaleur, amitié, ... sont les mots qui se présentent spontanément à moi au souvenir de René.

Je me rappelle les ballades sur le bord de mer des années 70, son regret de ne plus pouvoir manger les fameuses girolles, et bien sûr, les effets de fumées "diaboliques" qu'il faisait impressionnant le candide marmaille en culotte courte que j'étais.

Merci pour ces précisions de l'histoire, bien qu'un peu rappelées dans "Fragments de Nice", elles s'étaient un peu diluées dans les souvenirs de ma jeunesse.

Sami Cheniti a dit…

Il est bien de se remémorer notre histoire afin de ne jamais oublier d'où l'on vient!
Rendre hommage à ton père comme tu l'as fait est une excellente idée pour toutes les personnes qui ont connu ton père.
Tu nous a fait partager son histoire et c'est la meilleur manière de lui faire un hommage appuyé .

HistoryAndStories a dit…

C'est étonnant de voir nombre de personnes qui ont subi ce que l'Homme a de plus répugnant, s'en sortir et vivre après sans cette haine fauve qui peut submerger ceux qui ne sont "que" spectateurs de leur récit...
Avec Maurice Winnykamen, nous sommes amenés à en croiser régulièrement depuis quelques temps et c'est le même constat...

Moi, l'histoire de René me révolte... le fait de penser qu'il a payé toute sa vie pour RIEN, ça me file la nausée... Si lui a pardonné parce que c'était nécessaire à sa survie, toi tu devrais l'écrire... ailleurs que sur un blogo... pour que son histoire ne tombe pas dans l'oubli, pour que ça ne soit plus pour rien...

Anonyme a dit…

C'est très touchant. Vous devez tenir de lui, courageux et engagé. C'est terrible d'affronter l'injuste d'autant plus si vous êtes seul contre tout un système, contre un pouvoir ; vous avez raison d'être fier de votre père, parce qu'il y a de quoi.

alain a dit…

Bonsoir, pour l'histoire, as tu des précisions sur les conditions de son évasion, comment cette libération a pu se produire?

Patrick Mottard a dit…

oui Alain il a rédigé un petit livre que je tiens à ta disposition...