16 août 2010

La Russie s’arrête à Ivangorod

Entre Narva (à gauche) et Ivangorod

CARNET DE VOYAGE N°4

Sous le soleil d’été à la luminosité si particulière des pays du Nord, le face à face est grandiose. D’un côté la citadelle balte, massive, austère et franchement menaçante avec ses hautes murailles pratiquement aveugles, de l’autre, tout en longueur, le château russe, semblant sortir de l’imagination d’un enfant, avec ses remparts et ses tours rondes. Au milieu, en contrebas, coule, nonchalant puis brusquement impétueux après un coude, le fleuve frontière.

C’est que, après avoir traversé la grande plaine lituanienne, sillonné pendant quelques soirées blanches les vieilles villes de Riga et de Tallinn, joué au pas suspendu avec des cigognes de rencontres dans de grandes prairies vertes, partagé des criques de premier matin du monde avec les baigneurs d’ici sur le littoral de la Baltique, nous sommes arrivés au point le plus septentrional de notre voyage, Narva, dernière ville estonienne avant l’immense Russie.

En réalité, le face à face inquiétant entre château de Narva et forteresse d’Ivangorod devenu carte postale presque paisible, est une belle métaphore de l’histoire récente de la région. La période qui suivit l’indépendance des pays baltes ne se présenta pas en effet sous les meilleurs auspices. Tous les ingrédients étaient même réunis pour que la situation dégénère comme c’était le cas, à peu près à la même époque, dans l’ex Yougoslavie. Pendant les années d’occupation soviétique, Estonie et Lettonie avaient été colonisées par une population russe imposée par Moscou, arrogante et dominatrice, et qui jamais ne voulut s’intégrer. On peut donc aisément deviner les sentiments de la population locale, excitée par la propagande des partis nationalistes après l’indépendance. Un scénario catastrophe à la bosniaque était donc tout à fait plausible. Il suffisait pour cela que les communautés russes des pays baltes, s’estimant brimées, fassent appel au Kremlin qui ne se serait pas fait prier. Il l’a d’ailleurs prouvé en Moldavie et en Géorgie.

En fait, rien de cela ne se passa car l’Union Européenne, probablement échaudée par les conséquences de son inertie dans les Balkans, a su faire des propositions d’adhésion aux Baltes en contrepartie de garanties sur le statut des minorités. Du coup, gouvernements locaux et minorités russes ont négocié des systèmes juridiques sophistiqués permettant aux deux camps de sauver la face. La Russie n'avait plus qu'à acter le compromis et se résoudre à voir son territoire s'arrêter définitivement Ivangorod.

Ces compromis ont parfois des conséquences inattendues. Quelle ne fut pas notre surprise cet après-midi de trouver dans la cour du château estonien, une statue de Vladimir Oulianov himself. On a vite supposé que cette présence incongrue était probablement une concession identitaire à la population russophone très largement majoritaire de Narva. Mais quand même, retrouver la statue de Lénine dans un avant-poste de l’Union Européenne, ce fut un sacré choc.

Ici, le Premier ministre a coutume de dire avec humour que son ambition est de faire de l’Estonie un pays aussi ennuyeux que les Etats scandinaves. Quand on pense aux catastrophes évitées, c’est avec espoir que l’on souhaite à des générations de Baltes de s’ennuyer le dimanche en allant voir la carte postale de Nerva et son face-à-face qui deviendra peut-être un jour tête-à-tête.

A Tallinn, Forrest retrouve la terre ferme...

3 commentaires:

Patrick Mottard a dit…

Emmanuel, tu vois nous ne sommes pas loin de la Russie !
Alain pas de réaction à ton commentaire perfide :)))
Clo pas d'inquiétude, tu connais mon goût modéré pour l'élément liquide...

Emmanuel a dit…

A Tallin Forrest retrouve la terre ferme et change la couleur de son maillot...

Sylvie a dit…

Scoop ! Georges Frèche va mettre une statue de Lénine à Montpellier avec quelques autres "grands hommes".