10 août 2009

La place Skanderbeg


CARNET DE VOYAGE N° 3

J’aime la place centrale des grandes villes européennes. C’est un lieu généralement chargé de sens où l’on peut se laisser emporter par le grand vent de l’Histoire tout en humant l’air du temps.

La place Skanderbeg, à l’exact centre géographique de Tirana, est un de ces microcosmes qui synthétisent si bien l’âme d’un peuple. J’ai pu le vérifier jour et nuit, du septième étage de mon hôtel situé dans la partie nord de l’esplanade.

Tout d’abord, elle porte le nom du héros national des Albanais qui a combattu l’ennemi turc en des temps reculés. Sa statue équestre a fière allure au centre de la place et symbolise la tradition d’indépendance du peuple du pays des aigles. A l’Europe de faire les gestes nécessaires pour éviter que cette tradition ne dégénère un jour en revendication de « Grande Albanie » intégrant notamment le Kosovo et des régions du Monténégro et de la Macédoine.

Mais ce n’est pas la statue et son symbole qui m’ont le plus impressionné lorsque j’ai découvert la place. C’est plutôt l’omniprésence du réalisme socialiste porté, pour les deux tiers des bâtiments, par l’exotisme stalino-albanais de l’architecture et la gigantesque fresque en mosaïque présentant avec emphase les héros du peuple sur la façade du Musée d’Histoire.

Du coup – réminiscence malicieuse – à chaque fois que j’ai traversé le lieu me revenaient les paroles d’une comptine stalinienne que nous chantions au dixième degré lors de nos soirées un peu arrosées d’étudiants (sur l’air de Nini peau d’chien) :

A Tirana on l’aime bien Enver Hodja,
Il est si bon et si lucide,

On l’aime bien, qui ça ?

Enver Hodja, où ça ?

A Tirana-a-a…


Une bonté et une lucidité qui allaient produire le plus effroyable système totalitaire de notre continent. Un système paranoïaque qui transforma le pays en goulag géant.

C’est d’abord aux années noires du peuple albanais que je pense en évaluant l'architecture dominante de la place. Aussi, c’est avec une certaine jubilation que je regarde les enfants sillonner en riant, avec de mini quads électriques, l’espace jadis réservé aux sinistres parades du régime. Un joli pied de nez à un passé encore si récent.

A l’est de la place, entre les bâtiments officiels, on peut voir l’élégante silhouette de la mosquée Haxhi Et’hem Bey. Malgré la modestie de ses dimensions, il est difficile de l’oublier surtout quand, comme nous, vous arrivez un vendredi avec l’appel à la prière. Elle nous rappelle, tout simplement, que l’Albanie est un pays musulman d’Europe. Son islam modéré, influencé par le bektashisme devrait inciter là aussi l’Europe à accélérer – ainsi que pour la Bosnie – la procédure d’adhésion. Même si la radicalisation de l’islam balkanique n’est pas à l’ordre du jour, surtout dans un pays où il n’y a pratiquement pas de femmes voilées, on ne sait jamais… Ainsi, de la place, on peut voir le chantier de construction du dôme d’une mosquée, à l’évidence surdimensionnée, financée par une puissance étrangère. A bon entendeur… !

Par l’intensité de sa circulation, la place nous confirme également l’entrée de l’Albanie dans la modernité. Prenez une photo d’il y a à peine quinze ans, vous ne verrez pratiquement aucune automobile. Aujourd’hui, le trafic est celui d’une grande capitale occidentale. Avec des particularités bien sûr. Par exemple, quasiment une voiture sur deux est une… Mercedes, du vieux rossignol des années soixante-dix au 4X4 flambant neuf, la firme allemande est plébiscitée.

La conduite des automobilistes et l’attitude des piétons constituent également une autre spécificité culturelle. Les deux catégories affichent ostensiblement une indifférence totale quant à leur trajectoire et un dédain aristocratique pour toute règle de priorité. Le résultat de cette désinvolture est particulièrement spectaculaire sur la place où elle se transforme en une autogestion circulatoire plutôt miraculeuse, que les statistiques affirment dangereuse mais qui est assez réjouissante dans la mesure où toute espèce d’agressivité est bannie.

En ce qui me concerne, l’heure très matinale de mes entraînements me dispense d’une adaptation forcément délicate aux normes locales. Par contre, traverser la place Skanderbeg au petit matin pour rejoindre l’avenue Zhane d’Ark (eh oui, la Pucelle a des supporters à Tirana…) et les rives de la Lana me procure une enivrante sensation de liberté. Même si les rares passants observent avec étonnement ce mutant venu d’ailleurs avec son T-shirt siglé « Semi marathon de Nice »… Comme quoi, on est toujours le Syrte de quelqu’un !!!


Pour voir Forrest Gump, cliquez sur la photo.

5 commentaires:

Claudio a dit…

Moi qui me croyais incapable d'avoir un sentiment de jalousie, je suis piégé... je veux courir sur cette place !

bernard gaignier a dit…

Patrick quand tu parles de soirée d'étudiants ou tu chantais ce genre de chanson... tu as la mémoire courte ou alors nous étions des étudiants attardés. Je me souviens notamment d'une soirée au cap d'agde à l'université d'été des fabiusiens ou notre petit groupe "bien parti" avait fait sensation en entonnant cet "hymne" à Staline et Enver Hodja!!!! C'était me semble t il en 1993!!!

Erisa a dit…

Bonjour, c'est un très beau article. Ca me donne envie d'y retourner, même si j'y étais ça fais une semaine.

Juste une petite précision, l'Albanie n'est pas un pays musilman et bektashi, il existe des orthodoxes, et des catholiques pareillement. C'est un petit pays ou différentes religions se marient et sont pas une priorité pour les relations entre les albanais.

P.S. Désolé pour mon français !

Patrick Mottard a dit…

Erisa, effectivement, dire que l'Albanie est un pays musulman est un raccourci. Ce que je voulais rappeler c'est que la très grande majorité de la population est de confession musulmane.

Anonyme a dit…

Une forte minorité des albanais est soit athée, soit agnostique. Selon un rapport officiel du gouvernement américain: « La participation dans l'exercice des religions officielles est estimée de 25% à 40% », laissant 60% à 75% de la population non-religieuse (ou, au moins, ne pratiquant pas de religion en public) Même si les Albanais sont peu pratiquants, ils se rattachent à une communauté culturelle et religieuse : les musulmans comptent pour 60% de la population, les orthodoxes albanais pour 20% et les catholiques pour 20%.