01 juin 2010

Les pages que j'aurais aimé écrire (1)


Nouvelle rubrique pour ce blog.

Dans nos lectures, il nous arrive d’être touchés par la grâce d’une page identifiable au milieu d’une œuvre plus vaste. Plus riche qu’une simple phrase de citation, cette page peut parfois changer notre vie, la bouleverser ou tout simplement la rendre plus belle. Après une première lecture, elle remonte régulièrement comme une bulle à la surface de notre mémoire et aux marches de notre cœur. Cette page que l’on relit régulièrement dans son ouvrage matrice est la page qu’on aurait aimé écrire.

Pour commencer, c’est à « A la recherche du temps perdu » que j’ai spontanément pensé. Ce n’est pas la page la plus célèbre de Marcel Proust, mais c’est celle que je préfère car elle nous permet, mine de rien, de toucher à l’universel en partant de l’insignifiance… et, par sa magie, chacun peut partir à son rythme, à la recherche de ses samedis asymétriques intimes.


(…) C’est ainsi que tous les samedis, comme Françoise allait au marché de Roussainville-le-Pin, le déjeuner était pour tout le monde, une heure plus tôt. (…) Cette avance du déjeuner donnait d’ailleurs au samedi, pour nous tous, une figure particulière, indulgente, et assez sympathique. (…) Le retour de ce samedi asymétrique était un de ces petits événements intérieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies tranquilles et les sociétés fermées, créent une sorte de lien national et deviennent le thème favori des conversations, des plaisanteries, des récits exagérés à plaisir ; il eût été le noyau tout prêt pour un cycle légendaire si l’un de nous avait eu la tête épique. Dès le matin, avant d’être habillés, sans raison, pour le plaisir d’éprouver la force de la solidarité, on se disait les uns aux autres avec bonne humeur, avec cordialité, avec patriotisme : « Il n’y a pas de temps à perdre, n’oublions pas que c’est samedi ! » cependant que ma tante conférant avec Françoise et songeant que la journée serait plus longue que d’habitude disait : « Si vous faisiez un beau morceau de veau, comme c’est samedi. » Si à dix heures et demie avant le déjeuner un distrait tirait sa montre en disant « Allons, encore une heure et demie avant le déjeuner », chacun était enchanté d’avoir à lui dire : « Mais voyons, à quoi pensez-vous, vous oubliez que c’est samedi ! » ; on en riait encore un quart d’heure après et on se promettait de monter raconter cet oubli à ma tante pour l’amuser. Le visage du ciel même semblait changé. Après le déjeuner, le soleil, conscient que c’était samedi, flânait une heure de plus au haut du ciel, et quand quelqu’un, pensant qu’on était en retard pour la promenade disait : « Comment, seulement deux heures ? » en voyant passer les deux coups du clocher de Saint-Hilaire (…), tout le monde en chœur lui répondait : « Mais ce qui vous trompe, c’est qu’on a déjeuné une heure plus tôt, vous savez bien que c’est samedi ! » La surprise d’un barbare (nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce qu’avait de particulier le samedi) qui, étant venu à onze heures pour parler à mon père, nous avait trouvés à table, était une des choses qui, dans sa vie, avaient le plus égayé Françoise. Mais si elle trouvait amusant que le visiteur interloqué ne sût pas que nous déjeunions plus tôt le samedi, elle trouvait comique encore (tout en sympathisant du fond du cœur avec ce chauvinisme étroit) que mon père, lui, n’eût pas eu l’idée que ce barbare pouvait l’ignorer et eût répondu sans autre explication à son étonnement de nous voir déjà dans la salle à manger : « Mais voyons, c’est samedi ! » (…)

11 commentaires:

Dominique a dit…

J'adore l'idée de cette nouvelle rubrique. J'aurais bien aimé l'avoir...

cléo a dit…

Ce qu'il y a de merveilleux avec une idée, c'est qu'elle se partage...Si on pouvait avoir la page unique de tous les lecteurs des deux blogs,ce serait un vrai bonheur!

Patrick Mottard a dit…

Chiche Cléo...tu peux te lacher !

Claudio a dit…

La faim du tigre (Barjavel)

"Jamais je ne m'habituerai au printemps. Année après année, il me surprend et m'émerveille. L'âge n'y peut rien, ni l'accumulation des doutes et des amertumes. Dès que le marronnier allume ses cierges et met ses oiseaux à chanter, mon cœur gonfle à l'image des bourgeons. Et me voilà de nouveau sûr que tout est juste et bien, que seule notre maladresse a provoqué l'hiver et que cette fois-ci nous ne laisserons pas fuir l'avril et le mai.

Le ciel est lavé, les nuages sont neufs, l'air ne contient plus de gaz de voitures, on ne tue plus nulle part l'agneau ni l'hirondelle, tout à l'heure le tilleul va fleurir et recevoir les abeilles, les roses vont éclater et cette nuit le rossignol chantera que le monde est une seule joie. Tout recommence avec des chances neuves et, cette fois, tout va réussir. J'ai un an de moins que l'an dernier. Non, pas un an, toute ma vie de moins. Je suis une source qui commence. C'est la grande illusion annuelle. Le règne végétal s'y laisse prendre en premier. D'un seul élan, des milliards d'arbres et de plantes resurgissent, poussent des tiges enthousiastes, déplient des feuilles parfaites qui n'ont pas de raison de ne pas être éternelles. Pourtant, dans l'autre moitié du monde, l'automne est déjà là et a jeté au sol ces merveilles que l'hiver va pourrir.

Mais pour nous que le printemps aborde, l'automne est invraisemblable et l'hiver n'a pas plus de réalité que la mort. Le marronnier est blanc comme des communiantes, le pêcher est une flamme rose, le lilas une torche. Dans tous les jardins, les champs et les forêts, dans les immensités cultivées ou sauvages, sur chaque centimètre carré de terre non déserte, c'est le prodigieux déploiement de l'amour végétal silencieux et lent.

Chaque fleur est un sexe. Y avez-vous pensé quand vous respirez une rose ? Chaque fleur est même, le plus souvent, deux sexes, le mâle et la femelle, et sa vie brève est, dans un flamboiement de beauté, l'accomplissement de l'amour. Le pêcher rose se fait l'amour par toutes ses fleurs, et chaque graminée en fait autant, et les champs de la Beauce et de l'Ukraine, plus loin que tous les horizons, sont d'immenses champs d'amour. Dans la moitié du monde, en quelques semaines, plantes et arbres libèrent des milliards de tonnes de pollen dont les grains microscopiques vont pour la plupart se perdre au vent. Quelques-uns, par la grâce du hasard, de la brise ou des insectes, atteindront un pistil dans son érection figée et iront féconder les ovules. Pour que la vie continue.

Pour que la vie continue, le règne animal à son tour s'émeut. Dans les forêts et les champs, sous les cailloux, sous les écorces, dans l'épaisseur de la terre et dans le vent, toutes les espèces animales, du ciron à l'éléphant, jettent leurs mâles à l'assaut des femelles. Dans chaque trou d'eau, dans les mares, les fleuves et les mers, les femelles des poissons pondent des milliards d'oeufs sur lesquels les mâles viennent projeter leur semence.

Pendant quelques jours, les eaux vivantes ne sont plus qu'un immense brassage séminal.

Dès que les alevins jaillissent en bouquets de ce magma générateur, leur agitation naïve attire vers eux les gueules affamées. La plupart sont aspirés, avalés, digérés dans les premiers instants de leur existence. Quelques-uns auront le temps de mûrir et de devenir poissons et de pondre à leur tour avant d'être avalés.

Quelques-uns. Assez pour que la vie continue"

cléo a dit…

« Hélas !Les vers signifient si peu de choses quand on les écrit trop tôt. Il faudrait attendre, accumuler toute une vie le sens et le nectar_une longue vie si possible_et seulement alors, tout à la fin, pourrait-on écrire dix lignes qui soient bonnes. Car les vers ne sont pas faits, comme les gens le croient, avec des sentiments (ceux-là, on ne les a que trop tôt)_ils sont fait d’expériences vécues. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, beaucoup d’hommes et de choses, il faut connaitre les bêtes, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir le mouvement qui fait s’ouvrir les petites fleurs au matin. Il faut pouvoir se remémorer des routes dans des contrées inconnues, des rencontres inattendues et des adieux depuis longtemps prévus, des journées d’enfance restées inexpliquées, des parents qu’il a fallu blesser, un jour qu’ils vous ménageaient un plaisir qu’on avait pas compris (c’était un plaisir destiné à un autre..), des maladies d’enfance, qui commençaient étrangement par de profondes et graves métamorphoses, des journées passées dans des chambres paisibles et silencieuses, des matinées au bord de la mer ; il faut avoir en mémoire la mer en général et chaque mer en particulier, des nuits de voyage qui vous emportaient dans les cieux et se dissipaient parmi les étoiles-et ce n’est pas encore assez que de pouvoir penser à tout cela. Il faut avoir le souvenir de nombreuses nuits d’amour, dont aucune ne ressemble à une autre, il faut se rappeler le cri des femmes en gésine et l’image des blanches et légères accouchées endormies, qui se referment. Il faut avoir été aussi à côté des mourants, il faut être resté au chevet d’un mort, dans une chambre à la fenêtre ouverte, aux rares bruits saccadés. Et il n’est pas encore suffisant d’avoir des souvenirs. Il faut pouvoir les oublier, quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore ce qu’il faut. Il faut d’abord qu’ils se confondent avec notre sang, avec notre regard, avec notre geste, il faut qu’ils perdent leurs noms et qu’ils ne puissent plus être discernés de nous-mêmes ; il peut alors se produire qu’au cours d’un heure très rare, le premier mot d’un vers surgisse au milieu d’eux et émane d’entre eux. Mais tous mes vers ont été produits autrement ; ce ne sont donc pas des vers. »

SonOùLezImaj a dit…

Moi aussi j'adore cette new rubrique... J'espère que tu vas nous mettre plein, plein de pages de ce genre !! Allez au travail !!

Patrick Mottard a dit…

Cléo et Claudio vous êtes bien dans l'esprit de la rubrique...

Clotilde a dit…

Moi je voudrais non pas avoir écrit mais ré-écrire la déclaration de la Maison Blanche à propos des derniers évènements au Proche-Orient. Allez Barack, tu peux le faire. Sinon je demande le divorce, te voilà prévenu.

Ah désolée, je ne suis pas du tout dans l'esprit de la rubrique.

E-bookTeam a dit…

Holàlà mais il est pas facile ton jeu hein !! (Haha Zibra, tu m'as fait trop rire !!) Bon, j'espère qu'on a droit aux dialogues hein, parce que j'ai choisi un passage parlé pour cette grande première...

Becket ou l'Honneur de Dieu - Anouilh
Le roi: Fichaises, Madame! Je n'ai eu besoin de personne pour m'éloigner, comme vous dites, de mes devoirs envers vous. Je vous ai fait trois enfants, avec beaucoup de scrupule. Ouf! Mon devoir m'est remis.
La jeune reine: Quand ce débauché cessera d'avoir une néfaste influence sur vous, vous reviendrez apprécier les joies de votre famille. Souhaitons qu'il vous désobéisse!
Le roi: Les joies de ma famille sont limitées, Madame. Pour être franc, je m'ennuie avec vous! Vos éternelles médisances à toutes deux; au-dessus de vos éternelles tapisseries... Ce n'est pas une nourriture pour un homme. Si au moins cela avait quelque valeur artistique. Mon aïeule Mathilde, en attendant son époux, pendant qu'il taillait son royaume, a brodé, elle, un chef-d'œuvre qui est malheureusement resté à Bayeux. Mais vous, c'est d'un médiocre!
La jeune reine: A chacun selon ses dons.
Le roi: Oui. Et ils sont minces!
Je m'ennuie depuis un mois, personne à qui parler! Après la nomination, je ne veux pas avoir l'air de me précipiter... Bon. Je lui laisse faire sa tournée pastorale. Il revient enfin, je l’appelle et il est en retard ! Ah ! Quelqu’un au poste de garde ! Non. C’est un moine. (il erre dans la pièce, désemparé, va à ses enfants, ennuyé, les regarde jouer un instant.) Charmants bambins ! Graine d’homme. Déjà sournoise et obtuse. Dire qu’il faut s’attendrir là-dessus, sous prétexte que ce n’est pas encore tout à fait assez gros pour être haï ou méprisé. Lequel de vous est l’ainé ?
Le fils : Moi, Monsieur.
Le roi : Quel est votre nom, déjà ?
Le fils : Henri III
Le roi : Pas encore, Monsieur ! Le numéro deux se porte bien. (A la reine) Jolie éducation, Madame ! Vous vous croyez déjà Régente. Et vous vous étonnez après que je boude votre appartement ? Je n’aime pas faire l’amour avec ma veuve. C’est mon droit ?

ANTONIN a dit…

"Le spaghetti est espiègle et vivant. Il ne se laisse pas manger sans réagir: ce n'est pas un aliment que l'on saisit avec la fourchette et que l'on porte à sa bouche comme une patate ou un navet. Le spaghetti, on le traque, on le chasse, on l'entortille, on le maîtrise d'abord - il faut le mériter. il se rebelle, glisse, échappe - la stratégie mise en oeuvre contre lui est celle du Sioux et du chasseur de gazelle.

Manger des spaghettis constitue un sport de table et une thérapeutique; il faut de la prudence, du doigté, et passablement de ruse. C'est pourquoi ce faux légume a tant de succès dans le monde moderne dominé par la dépression... Mine de rien, la dégustation des spaghettis renvoie l'homme d'aujourd'hui, le citadin hautement modelé par les moeurs doucereuses forgées au fil des siècles de galanterie, à sa violence originelle; elle ravive son instinct carnassier le temps d'un repas, un plat de spaghettis fait ressortir en nous l'homo sapiens et, dans des proportions limitées, le chasseur cruel des premiers âges de l'humanité. Le tueur qui doit mettre toute son habileté dans sa survie s'éveille ne nous.
Le spaghetti s'adresse en fait au cerveau archaïque de l'individu, celui du dinosaure -symboliquement il recrée le chat contre la souris.

L'adolescent a quelque chose du spaghetti -il en possède la souplesse et le sens de la dérobade.
L'élevage de l'adolescent, en plein air ou indoors, exige une ténacité, une obstination dans l'effort qui, si elles ne sont pas exactement de même nature, procèdent d'une essence assez semblable;
On peut du reste relire le premier paragraphe de la présente allocution en prononçant le mot "adolescent" à la place du mot "spaghetti".
cela à la nuance près avec l'adolescent que c'est lui qui risque de vous bouffer."

Tiré du livre "Comment élever un ado d'appartement".
Anne de Rancourt

Tous ceux qui, comme moi, s'adonnent à l'élevage intensif d'ado ou salivent à l'idée de s'attabler devant un plat de spaghetti rougissant de sauce tomate sur fond de parmesan comprendront cet extrait que j'aurais aimé sortir de ma plume.

ANTONIN

Karine a dit…

"Comment se révolter contre tout ce qui est mis en place pour nous empêcher de nous révolter? Sachant qu'au coeur de ces mécanismes de désamorçage, de cette mare de glu, ce qui se joue, c'est la dévitalisation progressive de notre puissance d'agir. Une infinité de petites pratiques irritantes, que l'on subit partout mais qui en soi n'appellent pas la révolte..."
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"La liberté, elle est pour moi ce dehors, intérieur à chacun de nous, dont ceux qui nous gère voudraient faire une Zone. Ou mieux: une norme.
Sachons nous ouvrir pour agrandir cette poche, qui est poumon - et vent pulsif. Osons même, parfois, élargir la cicatrice et refuser le cocon consumériste, les consolations et les soins.
Parce que ça fait mal, d'être libre."

(La Zone du Dehors - A. DAMASIO)