03 novembre 2011

Le lait de Rosette

Rosette, la veille de sa mort


Dans la nuit de lundi à mardi, Rose Deville, née Gouilloux, s’est éteinte paisiblement dans son sommeil. Je dois beaucoup à cette dame dynamique et perpétuellement de bonne humeur qu’on appelait familièrement Rosette ou, selon une tradition rurale, « la Rosette ». C’est qu’elle a sauvé la vie de mon père René à son retour de déportation.

En effet, celui-ci, après s’être évadé d’une colonne de déportés qui venait de quitter Dachau pour l’Est, avait, après quelques jours de liberté retrouvée grâce à l’armée américaine, attrapé le typhus. Malgré son état de faiblesse, il fut rapatrié dans un train composé de wagons à bestiaux. La suite, il l’a écrite dans un petit récit intitulé « De l’autre côté de la rue », quelques années avant sa mort.

« (…) Mais mon état de faiblesse est tel que j’ai de la peine à avancer. Soudain, tout bascule : le trou noir.

Je reprends connaissance sur la paille d’un châlit et je vois deux frimousses de femmes penchées sur moi. Tout en me secouant, elles me racontent qu’elles m’ont ramassé sur le ballast sans connaissance et qu’avec des amies elles m’ont hissé dans leur wagon. Elles ont le crâne rasé et flottent dans des guenilles blanches et bleues de déportées. La petite blonde qui semble avoir dirigé l’opération est vraiment très charmante. Elle s’appelle Rose Gouilloux ; elle est originaire d’un petit village de montagne dans l’Ain où elle a été arrêtée très jeune avec son frère et quatre autres personnes pour avoir abrité et nourri des maquisards (en mesure de représailles, les S.S. ont d’ailleurs brûlé leurs fermes). Elle revient du camp de Ravensbruck, Kommando de Zwodau. Rose me fait boire du lait et manger un peu, elle me rassure sur mon train qui est toujours devant ; je suis très ému et je crois bien que je pleure car, sans aucun doute, elle m’a sauvé la vie.

Le typhus est toujours là mais je reprends le dessus. Il paraît que j’ai de la chance, car de nombreux déportés sont morts de cette maladie.

Les femmes sont très gentilles avec moi : elles me racontent leur vie dans les camps ; c’était vraiment l’enfer et la vie était encore plus dure pour elles que pour nous. Dès que je me sens tenir debout, je rejoins mon wagon non sans avoir reçu une grosse bise de Rose. »

Je peux donc affirmer que, grâce à Rose, le fil ténu et fragile du destin ne s’est pas rompu, ce qui permettra à mon père de vivre, à ma mère de rencontrer mon père, et à moi de naître. Tout simplement.

Merci Rosette.

10 commentaires:

Claudio a dit…

"Tout simplement"
Merci pour ce partage et pensée pour "la Rosette"

Emmanuel a dit…

Une bien belle histoire en effet. Elle montre que la vie est souvent le résultat du hasard et de la nécessité et que beaucoup de gens ont été de véritables héros pendant la guerre.
Tu as raison, Patrick, ne les oublions pas!

Les Brouillons de Cendrillon a dit…

Une belle histoire, tendre comme le lait et la rose... Une belle leçon de courage...
Ainsi, tout devient possible...

Dgé of Biot a dit…

Vie ordinaire d'un certain nombre de français pendant la seconde guerre mondiale. L'"effet papillon" est à la mode. N'oublions pas tous ces battements d'ailes de la nuit (médiatique) qui ont permis la vie et la liberté. Merci à toi

Le Mouton Enragé a dit…

On a toujours quelque chose à apprendre des enfants.
C'est l'un d'entre eux que le destin m'envoya transmettre un brin de son "fil ténu et fragile" sous forme de ce beau récit, il y a quelque temps de cela.

Quel plus beau message d'espoir que ces bonnes fées nichées jusqu'au fond du dernier gouffre?
Et combien émouvant ce tournant du récit où, comme l'auteur sans doute, on croit presque à un rêve devant leurs visages éclairant doucement ce retour à la vie.
Leurs guenilles et leurs traits tirés resteront à jamais pour qui a lu ce texte la plus belle parure: celle de cette providence qui, en tant d'occasions, fait dire "il s'en est fallu de si peu".
Mais cette occasion-là, elle est si singulière. Quoi, survivre à cela et au dernier moment…

Mais non, une Rosette était là qui veillait au destin.
Comme on aurait aimé que Rosette se trouve sur le destin des nôtres. Et comme on lui rend grâce d'avoir sauvé du moins cette vie entre d'autres.

Alors merci Rosette, grâce à qui...

La nuit n'est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l'affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours
Un rêve qui veille,
Désir à combler, faim à satisfaire
Un coeur généreux
Une main tendue, une main ouverte
Des yeux attentifs,
Une vie,
la vie à se partager

Marianne a dit…

Le réel est parfois plus magique et plus merveilleux, plus profond et plus instructif, que le plus sage des contes. Et comme les archétypes des légendes, ces personnages héroïques de la vraie vie nous inspirent et nous guident.

alaind a dit…



Merci Patrick pour cet extrait, ayant connu René, je suis demandeur de plus, et au delà de ce qui siège en ces pointillés qui méritent un développement(...).

Je participe à cette pensée de recueillement, les héros et les maîtres, les véritables, viennent et s'en vont sans que frémissent la surface de l'onde.


Ségurano a dit…

Vous aviez quelque chose en plus que les autres. Désormais une nouvelle étoile scintille dans le ciel et elle porte le nom Rosette.

helyette a dit…

Il est primordial de ne pas oublier ces moments intenses dans la vie d un homme.Car bien souvent,ils seront déterminants pour sa vie future..Tu as raison,bien que nous ne connaissions pas Rosette,rendons lui hommage pour son courage,pour l aide quelle a pu apporter au péril de sa vie..Respect Madame.

cléo a dit…

Oui, très très grand respect! Et comme je n'ai jamais connu Rosette, je n'ai pas non plus connu Henri et séraphine qui accueillirent mon grand-père,lorsqu'à 19 ans d'un train il sauta.
En remerciant Rosette, Henri et séraphine...