19 avril 2012

Sartre, la liberté et « Un village français »


« Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande » : cette extravagante affirmation de Jean-Paul Sartre ne prend sens que si on la confronte avec sa définition de la liberté.

L’homme, par sa conscience, est capable de prendre ses distances avec le monde extérieur comme avec lui-même. Toute pensée secréte, autour de l’homme, un néant : elle l’arrache à son contexte comme aux forces qui le conditionnent et l’oppressent. « Etre libre n’est pas choisir le monde historique où l’on surgit, mais se choisir dans le monde quel qu’il soit. »

Vivre sous l’Occupation, c’est être exposé en permanence au danger, c’est avoir, à chaque seconde, la conscience d’être vulnérable et mortel. Les actes, les paroles, les pensées, prennent dès lors un poids qu’ils n’ont pas d’ordinaire. « Puisque le venin se glissait jusque dans notre pensée, chaque pensée juste était une conquête (…) Puisque nous étions traqués, chacun de nos gestes avait le poids d’un engagement. » (Les lettres françaises, septembre 1944).

En temps de paix, nous accordons moins de prix à la liberté : tel est ici le paradoxe pour le philosophe. Un paradoxe subtilement évoqué, analysé, décortiqué par la série de France 3, Un village français, dont on diffuse depuis le 27 mars les douze épisodes de la quatrième saison, le mardi, en soirée.

Un village français, réalisé par Philippe Triboit et écrit par Frédéric Krivine, est la chronique de Villeneuve – petite sous-préfecture imaginaire censée être située dans le Jura – pendant l’Occupation.

Loin de l’imagerie sulpicienne de nombreuses œuvres sur la Résistance, loin de l’ambiguïté du Lacombe Lucien de Louis Malle, la série raconte avec simplicité l’histoire d’hommes et de femmes confrontés à la violence de l’Histoire : Daniel Loucher (Robin Renucci), le maire fataliste, Hortense, sa femme adultère, Marcel, son frère communiste, Schwartz, l’industriel qui rachète son entreprise à Crémieux, le juif résistant, Marie Germain, l’agricultrice chef de réseau, Servier, le sous-préfet aux ordres de Vichy, Marchetti, l’inquiétant chef de la police, Jules Bériot, le directeur d’école…

Quelles que soient leurs origines géographiques, leurs opinions politiques, leur religion, leur histoire personnelle (la série est supervisée par une psychanalyste), ils font tous, à un moment ou à un autre, l’expérience de la liberté. Dans le bruit et la fureur, ils doivent décider s’ils veulent être des salauds ou pas.

Et, bien au chaud dans le confort de nos générations sans guerre, on se sent devant eux bien petits, coincés que nous sommes dans nos vies étriquées mais si confortables, où nous avons finalement si peu à faire l’expérience de notre liberté.

8 commentaires:

Emmanuel a dit…

Jean Sol Partre, l'agité du bocal comme disait l'autre.
Pendant la guerre il a fait quoi au fait ? Les mauvaises langues disent.........................
Malgré une ancienne admiration que je lui portais je suis comme Michel Onfray, dans son dernier livre, pas loin de lui préférer de plus en plus Albert Camus pour son oeuvre et aussi pour sa vie.
La liberté en temps de paix, j'avoue que je ne me suis jamais posé la question.
Qu'aurais-je fait pendant la Seconde Guerre mondiale ?
Le courage, ce n'est peut-être pas la reflexion mais l'action!
Le conformisme, c'est tellement plus simple....

Les Brouillons de Cendrillon a dit…

L’individu ne se soucie que très rarement de ce qu’il pense lui être acquis ; par peur -inconsciente - de sombrer dans l'obsession ou la folie.
Oublier que nous sommes libres, est une manière pour nous de protéger - et peut-être aussi de savourer - cette liberté chèrement acquise.

Laurent Weppe a dit…

"je suis comme Michel Onfray, dans son dernier livre, pas loin de lui préférer de plus en plus Albert Camus pour son oeuvre et aussi pour sa vie."

Haaaa, Camus, le type dont la carrière se couronnée par l'aveux qu'il préférait sa mère à la justice... et qu'on ne vienne pas me sortir que le "contexte" était particulier: Camus s'est accroché cette médaille à son veston 127 ans (la phrase a été prononcée en 57) après que l'Algérie ai été envahie, ai vu un tiers de sa population massacrée par le sabre et la famine (on a fait aussi bien que Staline en Ukraine, et avec un siècle d'avance, vive la france et soyons en fier comme dirait Gallo [/sarcasme]), ai vu son système scolaire démantelé par les nouvelles autorités, ai vu son territoire découpé en Haciendas (75% des terres agricoles confisquées par 5.000 gros propriétaires) où mêmes les miettes étaient réservées aux colons (un paysan blanc non gros propriétaire avait en moyenne 35 fois le revenu d'un paysan algérien), ai subit un système coutumier de "noblesse de masse" pompé à Jim Crow.

Alors on vante l'auteur, le talent littéraire, le journaliste engagé et le résistant... sauf que Camus se sera révélé au pinacle de sa carrière littéraire être un petit aristocrate colonial, tellement imbibé par les privilèges officiels et officieux de sa caste, que même face à l'évidence, et bien qu'issu du bas de la noblesse de masse il lui sera impossible de reconnaître leur existence et d'admettre qu'un système aussi vil et perfide que le colonialisme était irréformable et condamné à un bien mérité effondrement. À quoi bon avoir tous les talents du monde si l'on est incapable de résister au tribalisme le plus primitif qui soit.

Emmanuel a dit…

Laurent Weppe, on peut ne pas aimer Camus mais le charger à ce point de tous les maux de la terre...Dur, dur le jugement!

alaind a dit…

La liberté à l'état pur n'est que contrainte, elle n'existe qu'en compagnie de sa sœur ennemie. Vu du sol, le petit avion semble un exemple de liberté, mais cette illusion de liberté occulte les règles de décollage, de cheminement, et atterrissage du mobile. J'ai lu "l'Enfance d'un Chef" de cet auteur qui amène la Gauche à l'extrême droite en un volume, certes sincère. Usons de la liberté, nous nous en retrouverons contraints dans le chaos.

Anonyme a dit…

Ce qui pourrit la vie c’est de s’interdire « les petites » libertés, un peu loufoques… celles qui rendent la vie moins ennuyeuse...
Comme manger une grosse assiette de fayots, ensuite pé….. dans un sac en plastique, puis bien le refermer pour former un ballon, ensuite le faire péter dans la gueule d’une personne qui nous gonfle !
bon je ne fais que l'imaginer et je l'écris, je suis LIBRE non ?! quel bonheur !

Pépito
(il est fou ce pépito <:-D )

Laurent Weppe a dit…

"on peut ne pas aimer Camus mais le charger à ce point de tous les maux de la terre"

Charger? Je n'ai pas "chargé" Camus: je ne fais que prendre acte de ses limites: Le jour où ses grands principes se sont butés à l'intérêt à très court terme de sa classe, c'est l'intérêt de classe à court terme qui a prévalu chez lui. Ça n'en fait pas un salopard qui mérite d'être conspué pour les siècles des siècles: après tout, Blum s'est écrasé face au lobby colonial, Thomas Jefferson eu beau tomber amoureux d'une esclave, il n'y trouva pas le courage d'aller défier ses pairs planteurs; Roosevelt laissa la paranoïa post Pearl-Harbour mener à l'internement de 120.000 habitants des USA d'origine japonaise -dont 75.000 étaient ses compatriotes-. Parfois le calcul politicien ou l'esprit tribal l'emporte sur les principes proférés, et mettre Camus sur un piédestal revient à traiter sa faute comme un petit pécher vénielle.

Emmanuel a dit…

Difficile de comparer les personnages à des époques différentes.
Difficile de les juger à l'aune de nos conceptions contemporaines.
Blum était prisonnier de l'alliance avec les Radicaux mais il a quand même initié le projet de réformes dénommé projet Blum-Violette.
Je vois que Laurent a une culture très vaste. Bravo!