07 janvier 2012

L’émotion de Shamiran Sevag

Au Centre Barsamian

Janvier, pour la France officielle et associative, est la période des vœux et des galettes des rois. C’est ainsi que l’emploi du temps et l’estomac des élus sont largement mis à contribution.

En ce qui me concerne, c’est sur les chapeaux de roues que j’ai entamé la tournée 2011 en assistant à trois importantes cérémonies en moins de quarante-huit heures.

Tout d’abord, ce fut la traditionnelle soirée organisée par le Conseil général pour ses agents. Cette année encore, je me suis retrouvé avec les autres conseillers sur la scène de Nikaïa, un peu impressionné il faut bien le dire. En effet, faire face à 6000 personnes donne des sensations rarement éprouvées, par exemple, pendant une campagne cantonale…

Le lendemain, ce furent dans un bâtiment du CADAM, les vœux du Département Union Club (DUC), association de sports et de loisirs réservée aux fonctionnaires de la Préfecture et du Conseil général. Si le cadre est nettement plus modeste que celui de la veille, l’atmosphère y est très chaleureuse.

Les élus étaient peu nombreux : Président compris, j’en ai compté quatre et, parmi ceux-là, j’étais le seul représentant de l’opposition. C’est dommage, car ils auraient pu apprécier le discours du Préfet qui n’a pas hésité à faire du (bon) Bernard. Rappelant que le DUC doit en grande partie sa réputation à la section « Pétanque », il a dit que « les Alpes-Maritimes étaient probablement le seul département de France où les fonctionnaires aimaient pointer (BG, tu es dispensé de faire de la surenchère…).

Mais pour moi, bien sûr, la cérémonie la plus émouvante s’est déroulée au Centre Barsamian où les amis de la Communauté arménienne recevaient, en accueillant les invités avec la chorale des petits écoliers de l’établissement attenant. Ici aussi, allez savoir pourquoi, j’étais le seul élu de gauche aux côtés d’une impressionnante armada d’adjoints qui entouraient le maire de Nice. Du coup, cette situation fit de moi, avec Christian Estrosi, l’un des deux orateurs de la cérémonie, rôle que je remplis brièvement, en ami de l’Arménie, évoquant l’Ararat (voir, sur ce blog, « Celui qui a vu les deux faces de l’Ararat », le Haut-Karabagh (voir, sur ce blog, « Mission au Haut-Karabagh ») et une certaine loi votée il y a quelques jours à l’Assemblée Nationale.

Cette loi fut d’ailleurs le thème récurrent de la matinée. Je sais qu’elle a été et va être encore contestée. En fait, j’aurais aimé que les sceptiques voient l’émotion sur tous les visages du centre Barsamian quand le sujet fut évoqué. J’aurais voulu surtout qu’ils entendent l’exposé spontané de Shamiran Sevag, une incroyable vieille dame de 98 ans, rescapée du génocide, et qui raconta avec beaucoup d’émotion l’assassinat de son père, le poète Roupen Sevag. Mais, évoquer ce drame ne l’a pas empêchée de dire avec beaucoup de force sa fierté d’être Française. Cette fierté, c’était précisément celle que j’avais exaltée quelques minutes auparavant dans mon intervention.

Avec le Préfet et le Président du CG aux voeux du DUC

Nice-Matin 11/01/2012

6 commentaires:

Emmanuel a dit…

Patrick, puisque tu évoques les relations historiques entre les Arméniens et la France, j'aimerais à mon tour évoquer le souvenir d'un Arménien, un grand homme amoureux de la France à en mourir.
Il s'appelait Missak Manouchian, c'était le chef d'un groupe de résistants essentiellement composé d'étrangers et qui luttaient pendant la Seconde Guerre mondiale pour la libération de la France. Dénoncés, ils sont tous arrêtés par les Allemands et fusillés en février 1944.
Plus tard, Aragon écrira un poême autour de cette fameuse affiche rouge et Léo Ferré en fera une "chanson".
Le jour de sa mort, juste avant d'être fusillé le 21 février 1944, Missak Manouchian écrit une lettre formidable que tout le monde devrait apprendre et connaître par coeur.
Cette lettre est destinée à sa femme Mélinée et je vous en livre un extrait.
"Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu'il méritera
comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps.
Bonheur à tous..."
Gloire à toi Missak, je pense souvent à toi, et merci pour ce que tu as fait pour la France.
A méditer pour ceux qui ont du mal encore à croire en l'Europe.

Dominique a dit…

Un peu d'émotion face à la Realpolitik, ça ne fait pas de mal...

Shamiram Sevag avait toujours voulu écrire une lettre à ce père qu'elle n'a pas eu le temps de connaître : elle l'a fait en 1990.

Papa chéri,

Tu attends cette lettre depuis très longtemps, trop longtemps papa, depuis 70 ans j'essaie de la faire mais les mots ne viennent pas malgré les pensées qui bouillonnent dans ma tête, étouffent mon coeur, ma feuille reste vierge, mes mains tremblent, seules les larmes viennent s'écraser sur le papier. Pourquoi cette difficulté quand on est fille d'un père et d'une mère écrivains et poètes tous les deux, dont les centaines de lettres échangées de l'un vers l'autre semblent issues d'une source d'inspiration inépuisable, abondantes, frémissantes d'espoir et d'amour, témoins précieux de leur courte vie, de leur esprit fertile. Pourquoi n'ai-je pas hérité de ce don?
Tu me répondrais sans doute papa, qu'un pommier donne toujours les mêmes pommes mais à l'inverse chaque individu est unique, ses enfants différents. Après 9 mois dans le ventre de ma mère, puis les 9 mois bercée dans tes bras tu as disparu en disant : « La Patrie m'appelle ».
Adieu la vie, adieu bonheur, tout a basculé dans l'horreur et le sang le ciel s'est obscurci, les portes arrachées, tout s'est fossilisé dans le silence de nos mémoires. Papa, donne moi les mots justes pour sortir de ce silence, pour te dire que le temps n'a rien effacé, pour t'assurer à mon tour que les Arméniens ne t'ont pas oublié, ils sont là ces témoins du génocide, écoutant ta voix encore mieux comprise aujourd'hui, leur présence chaleureuse me soutient pour recevoir les honneurs qui te sont destinés, pour veiller sur ta flamme.
Poussée par ta force et ta jeunesse, voici enfin la lettre attendue depuis si longtemps, papa.

Ta fille en pleurs,
Shamis - Paris 1990

Claudio a dit…

Mon affection pour nos amis Arméniens est lointaine et sans limites. J'ai même dans ma jeunesse été "parrain" d'un mariage arménien. Le père de la mariée m'a marqué définitivement. Je me permets un hommage ici. Merci Patrick.

Minas
"Assez vieux pour avoir subi le génocide arménien, Minas avait débarqué à Marseille comme beaucoup d'exilés. Nombre de ses compatriotes y avaient posé leurs valises pour toujours. Lui avait filé tout de suite vers la capitale. "C'est tout de suite ou jamais" s'était-il dit.
Rue La Bruyère. 9ème arrondissement. Une chambre de bonne au cinquième étage, c'est un palais pour les sans toit. Mais ce palais pour deux amoureux en paix se transforma en cagibi à l'arrivée des deux rejetons. Deux filles. Les deux yeux de Minas. Pour la vie.
Tant pis, le cagibi fut tapissé d'amour, meublé de générosité, décoré de cœur et de simplicité. Et, vingt-cinq ans plus tard, la carrée était toujours occupée par deux jeunes femmes actives modernes et leurs parents courbés, typés et au regard divinement lumineux.
C'est à cette époque que je connus l'endroit. La proximité des lieux de débauche de la capitale n'avait eu aucun effet sur la bonne éducation des deux princesses de Minas. Et les conditions matérielles de leur quotidien, non plus. Question de devoir et de dignité.
Minas m'a dit "La vie est belle". Son œil vif avait dû déceler un coup de blues chez ce jeune homme timide. C'est tout. Il dit "La vie est belle" et sa graine était plantée. Pour toujours.

Le temps m'apprendra que ce n'était pas qu'une phrase de réconfort, que c'était une vérité. Et quelle vérité !
Minas avait eu la délicatesse de ne rien dire d'autre. Analphabète et autodidacte en tout, il était maître en psychologie.
Sa petite dernière avait fait des études, de grandes études. "Ma fille parle cinq langues" répétait-il. C'était sa fierté. Mais il n'en tirait aucune des efforts et des sacrifices que cela leur coûta à lui et à sa fidèle épouse.
Ces gens-là sont des saints.
Madame Minas s’esquintait les yeux avec courage et passion sur une machine à coudre afin de remplir la valise de son mari de cravates faites-maison.
Lui, arpentait les rues de Paris, depuis des décennies pour nourrir les gamines. L'été, ils s'offraient des vacances à Cannes. Et que faisait Minas de ses journées au bord de mer ? Il arpentait les rues cannoises et la Croisette pour y vendre des cravates.
Un jour que je rentrais de vacances, je découvrais au milieu des cartes postales un faire-part qui m'attrista et me fit pourtant dire, à voix haute, "La vie est belle".
Depuis, le cimetière Montmartre peut s'honorer d'héberger, en son point le plus élevé, un homme de bien, un grand homme nommé Minas"

Patrick Mottard a dit…

Très,très belle cette évocation Claudio...

bernard gaignier a dit…

Je vois que Patrick me "titille"! d'abord me dire que j'inspire le préfet me flatte évidemment!
Ensuite sur le fait que les fonctionnaires aiment pointer, je ne vois pas pourquoi je ferai de la surenchère! Je dirai simplement que le département des Alpes Maritimes est très loin d'être le seul où ils aiment ça!!!
Sur le sujet autrement plus sérieux de l'Arménie, il est difficile après ces témoignages d'avoir une position "différente" par rapport à la position de la Turquie sur le génocide arménien. Evidemment je condamne le génocide arménien et j'ai la plus grande compassion pour les familles de rescapés.
Mais où est l'utilité de faire voter au parlement une loi condamnant pénalement les négationnistes de ce génocide!
Est ce ainsi que l'on va faire évoluer la Turquie sur ce sujet. Bien évidemment non.
Tout cela ne fait qu'accentuer le "nationalisme" Turque et souder la population turque derrière ses dirigeants des plus ouverts aux plus "fermés".
Le parlement français; les gouvernements français ont déjà pris une position claire sur ce sujet. La loi votée pour des raisons électoralistes qui rajoute une pénalisation ne peut être que nuisible. Les Turcs considèrent Sarkozy et par conséquence la France comme ennemi de la Turquie (cf sa campagne présidentielle) et c'est ainsi que cette loi est ressentie la bas. En aucun cas elle n'entraine un débat sur le fond.
La Turquie est un grand pays et probablement aujourd'hui le seul rempart contre l'Iran.
Continuons comme ça et dans quelques années la Turquie (qui est un tigre sur le plan économique 10% de croissance) changera ses alliances.
Il y a en Turquie des gens éclairés qui veulent se rapprocher de l'Europe et la turcophobie ambiante ne fait que leur donner tort dans leur pays;
C'est vrai que la position de la Turquie sur ce sujet est incompréhensible. Néanmoins le progrès c'est une frontière ouverte entre la Turquie et l'Arménie, c'est un match de foot entre les 2 pays (et oui même moi je dis ça!!!). Le progrès c'est de faire évoluer la Turquie sur ce sujet dans le cadre de négociations européennes. Ce n'est pas dans les rodomontades françaises. Imaginez qu'avec cette loi on pourrait mettre en prison tout dirigeant turc qui viendrait en France.... Inapplicable. Enfin la France est elle le pays le mieux placé pour donner des leçons elle qui a tellement de mal avec son histoire de la deuxième guerre mondiale ou avec son histoire coloniale. Quand la France a t t'elle présentée des excuses à Madagascar ou l'armée française a massacré des dizaines de milliers de personnes (les estimations vont de 40000 chiffre français à 200000) en 1946 et 1947.
Combien d'années a t'il fallu à la France pour reconnaître qu 'elle avait participé au génocide des juifs pendant la guerre.
Je vais hélas être provocateur cette loi n'est qu'une loi de circonstance comme la taxe tobin ou la TVA sociale d'un président faisant feu de tous bois et s'agitant dans tous les sens.
Les Arméniens méritent d'autre alliés.

Anonyme a dit…

Patrick
il est vrai que tu démarres sur les chapeaux de roues , mais ta présence est toujours sollicitée et apprécié!
Celà est la preuve , que tu es un homme politique "intelligent" et que tu sais faire la part des choses même si tu es un opposant !
Contrairement à d'autres responsables politiques de gauche , tu ne sombres pas dans la logique de paranoia où certains pensent qu' à chaque manifestation institutionnels , il y à une manipulation ou je ne sais encore...
Concernant la cérémonie des Arméniens , c'est toujours aussi émouvant et chalheureux et je pense que ta présence n'est pas passé inaperçu ...
Bien à toi
Un ami qui t' as croisé vendredi