13 juin 2011

Les pages que j’aurais aimé écrire (7)



Hans Castrop se rend de Hambourg, sa ville natale, à Davos en Suisse pour passer trois semaines auprès de son cousin en traitement dans un sanatorium. Pris dans l’engrenage étrange de la vie dans ce lieu, Hans y séjournera sept ans. « La montagne magique », de Thomas Mann est un roman qui ressemble à ces voyages dont on revient différent.

Sur la nature de l’ennui, des conceptions erronées sont répandues. On croit en somme que la nouveauté et le caractère intéressant de son contenu « font passer le temps », c’est-à-dire : l’abrègent, tandis que la monotonie et le vide alourdiraient et ralentiraient son cours. Mais ce n’est pas absolument exact. Le vide et la monotonie allongent sans doute parfois l’instant ou l’heure et les rendent « ennuyeux », mais ils abrègent et accélèrent, jusqu’à les réduire à néant, les grandes et les plus grandes quantités de temps. Au contraire, un contenu riche et intéressant est sans doute capable d’abréger une heure, ou même une journée, mais, compté en grand, il prête au cours du temps de l’ampleur, du poids et de la solidité, de telle sorte que des années riches en événements passent beaucoup plus lentement que ces années pauvres, vides et légères que le vent balaye et qui s’envolent. Ce qu’on appelle l’ennui est donc, en réalité, un semblant maladif de la brièveté du temps pour cause de monotonie : de grands espaces de temps, lorsque leur cours est d’une monotonie ininterrompue, se recroquevillent dans une mesure qui effraye mortellement le cœur ; lorsqu’un jour est pareil à tous, ils ne sont tous qu’un seul jour ; et dans une uniformité parfaite, la vie la plus longue serait ressentie comme très brève et serait passée en un tournemain. L’habitude est une somnolence, ou tout au moins, un affaiblissement de la conscience du temps, et lorsque les années d’enfance sont vécues lentement, et que la suite de la vie se déroule toujours plus vite et se précipite, cela aussi tient à l’habitude. Nous savons bien que l’insertion de changements d’habitudes ou de nouvelles habitudes est le seul moyen dont nous disposons pour nous maintenir en vie, pour rafraîchir notre perception du temps, pour obtenir un rajeunissement, une fortification, un ralentissement de notre expérience du temps, et par là même le renouvellement de notre sentiment de la vie en général.

12 commentaires:

cléo a dit…

Avec ou sans ennui , que quelque chose revienne ou change, que le changement revienne, même, ou que change constamment le même quand on le regarde autrement, moi j’entends Lamartine :

« C’est un ami de l’enfance,
Qu’aux jours sombres du malheur
Nous donna la providence
Pour soulager notre cœur.
Il n’est plus, mon âme est veuve.
Il revient dans les épreuves
Et me dit avec pitié :
Ami si ton âme est pleine
De ta joie ou de ta peine
Qui partage la moitié ? »

Emmanuel a dit…

Dans la Noia en 1961 le grand Alberto Moravia définit ainsi l'ennui...
"aussi loin que ma mémoire remonte au long des années, je me rappelle avoir toujours souffert de l'ennui. Mais il faut s'entendre sur ce terme. Pour beaucoup de gens, l'ennui est le contraire de l'amusement et l'amusement est distraction, oubli. Mais pour moi, l'ennui n'est pas le contraire du divertissement [...]. L'ennui pour moi est véritablement une sorte d'insuffisance, de disproportion ou d'absence de la réalité"

Anonyme a dit…

L'ennui a -en principe- la même utilité qu'un silence dans une partition musicale.
C'est "une pause qui s'impose" avant ou après un mouvement, souvent pour reprendre le souffle ; mais surtout pour mieux apprécier les variations.
"L'ennui" ça serait que cette halte perdure dans le temps. Elle finirait par le vider de son sens, en le compressant avec une accélération subjective (comme c'est dit dans le texte).
Le tempo -qu'il soit lent ou rapide- n'aurait alors aucune résonance, aucun son, aucune mélodie, et jouerait sans cesse dans le vide silencieux : tic-tac, tic-tac, tic-tac...

alaind a dit…

« Il se sentait alors de taille à tout faire, et à d'autres moments il était capable de tout oublier et de rêver avec un attendrissement et un élan nouveaux chez lui, d'écouter la pluie ou le vent, de contempler fixement une fleur ou le courant de la rivière : il ne comprenait rien et il sentait tout, emporté par un mouvement de sympathie, de curiosité, de volonté de comprendre, entraîné de son propre moi vers un autre, vers l'univers, le mystère et le sacrement, vers la beauté douloureuse du jeu du monde phénoménal. »

alaind a dit…

« Le seul fait que la musique existât en ce monde, qu’un homme pût parfois être bouleversé et envahi jusqu’au fond de son cœur par des mélodies, des harmonies, voilà qui signifiait pour moi une profonde consolation et une justification sans cesse renouvelées de toute existence. Musique bien-aimée ! Une mélodie vous vient à l’esprit, vous la chantez, mais d’une voix intérieure seulement, vous en imprégnez tout votre être, elle prend possession de toutes vos forces, de toutes vos émotions, et aussi longtemps qu’elle vit en vous tout ce qui s’y trouve de contingent, de mauvais, de grossier, et de triste s’estompe ; elle vous met en accord avec l’univers, elle ôte à l’existence ce qu’elle a de pesant et anime ce qu’elle a de figé. »

Le jeu de la question, de qui est-ce?

alaind a dit…

Avant de révéler de qui sont les tirades, le texte m'évoque un thème qui m'est cher, la parallèle voyage / temps. Une ou deux semaines passent, en terre inconnue, ou peut être pas si loin que cela, et le temps, ce foutu temps qui inexorablement nous poursuit, ce pot de colle, enfin s'allège et s'étire. Une ou eux semaines paraissent des mois, un mois une part de vie, trois mois une éternité. Victoire. Chacun a ses souvenirs d'enfant où les vacances semblaient de longs séjours, notre cerveau neuf alors captait le voyage immobile, nous étions les Sioux, ou Rahan, l'eau du caniveau celle du grand canyon, la colline était l'Everest, et le temps, nous étions son maître.

Anonyme a dit…

L'ennui pour moi est comme l'antichambre de la mort
"La Mort ne surprend point le sage ;
Il est toujours prêt à partir,
S'étant su lui-même avertir
Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
Qu'on le partage en jours, en heures, en moments"

Patrick Mottard a dit…

superbes les commentaires...Alain nous voulons la suite...

Anonyme a dit…

Et l’acte d’amour passionnel ? Pour l’homme qui rêve d’absolu et doit se contenter d’une vie qui ‘sommeille dans l’inachevé’, la passion charnellement et amoureusement partagée, si souvent célébrée, si souvent décriée, ne constituerait-elle pas la rupture exquise de l’ennui? Instant transcendantal, où silence et musique s’unissent dans un murmure au-delà des mots. Acte bouleversant, sans doute écho des profondeurs méconnues du corps que la peur nous invite à fuir. Car il y va de notre confort, de nos idées bien pensantes, de notre stabilité, fût-elle précaire. L’absolu ne se situe pas dans l’au-delà et n’est pas inatteignable. Mais il est réservé aux attentifs… à une étincelle d’ineffable… à la voix souvent timide de l’ennui.

alaind a dit…

« Quelqu’un arrivait en courant de l’usine, traversait la cour recouverte de glace, les vêtements flottants, inclinant le corps de biais contre la tempête. La silhouette se dirigeait vers moi en titubant, luttant au sein de l’horrible chaos. Elle entra dans le hangar, courut vers moi, un visage calme, étranger et familier à la fois, aux grands yeux tendres et au sourire malheureux s’arrêta devant mes yeux, une bouche tranquille et chaude chercha ma bouche, la baisa longuement avec une avidité haletante, des mains étreignirent mon cou, des cheveux blonds mouillés se pressèrent contre mes joues et pendant qu’autour de nous, l’ouragan ébranlait l’univers, la tempête d’un silencieux désir s’emparait de moi, plus intense et plus terrible.
Nous étions assis étroitement enlacés sur une pile de planches et ne disions mot ; frappé de stupeur je caressais timidement les cheveux de Berta et appuyais lèvres sur sa bouche forte et pleine ; sa chaleur m’enveloppait d’une douceur qui me faisait souffrir. Je fermais les yeux et elle serra ma tête sur son cœur battant et contre son ventre ; ses mains légères étaient fébriles sur mon visage et mes cheveux.
Comme j’ouvrais les yeux, encore étourdi par le vertige de mes sens, je vis penché sur moi, son visage empreint de gravité et de tristesse. Ses yeux éperdus me regardaient. De son front clair, coulait, au dessous des cheveux en désordre, un mince filet de sang vermeil qui barrait tout le visage jusqu’à la gorge.
- Qu’y a-t-il ? Que s’est il passé ? m’écriais-je plein d’angoisse.
Son regard plongea plus profond dans mes yeux ; elle eut un faible sourire.
- Je crois que c’est la fin du monde, dit-elle doucement et le vacarme de l’ouragan engloutit ses paroles.
- Tu saignes, dis-je ?
- C’est la grêle. Laisse. As-tu peur ?
- Non, et toi ?
- Je n’ai pas peur. Dis donc, toute la ville est en train de s’écrouler. Tu ne m’aimes pas du tout, dis ?
Je me tus en regardant, fasciné, ses grands yeux clairs ; ils étaient pleins d’amour et de souffrance et tandis qu’ils restaient inclinés vers les miens, tandis que sa bouche avide pesait sur la mienne, je contemplais ses yeux graves ; le long de son œil gauche coulait le mince filet de sang vermeil sur sa peau blanche et fraîche. Pendant que mes sens défaillaient, mon cœur résistait désespérément contre cette ivresse, refusait d’être pris de force.
Je me relevais et elle lut dans mon regard que j’avais pitié d’elle.
Alors elle se redressa et me regarda d’un air fâché ; et comme je lui tendais la main en un geste qui marquait mon regret et mon désarroi, elle la saisit dans les siennes, y enfouit son visage, tomba à genoux et se mit à pleurer. Ses larmes coulaient chaudes sur ma main tremblante. Je la regardais, embarrassé ; sa tête agités de sanglots reposait sur ma main ; sur sa nuque jouait un léger duvet ombreux. Si c’était une autre, pensais-je avec dépit, une que j’aimerais vraiment, à qui je pourrais donner mon âme, avec quelle tendresse je caresserais ce charmant duvet et je baiserais cette nuque blanche !
Mon sang s’était calmé et je souffrais tous les tourments de la honte de voir cette fille agenouillée à mes pieds, car je n’étais nullement disposé à lui sacrifier ma jeunesse et mon orgueil. »

alaind a dit…

Si certains CG savaient qu'au lieu d'avancer leurs dossiers de collèges en "hyper-retard", je planche la nuit sur de la littérature, passant du temps à recopier du Hermann Hesse, au lieu de pondre des chapitres de "cahiers des clauses techniques particulières du lot électricité",... je me ferais remonter les bretelles...

Anonyme a dit…

L'ennui n'est pas ennuyeux car il n'est jamais vide de sens.
Douloureux parfois
L'ennui c'est un animal qui gémit
Un homme qui s'enfuit
Une femme sans abri
Le silence des nuits
La douleur des non dits
Des pensées à l'envi
Relever des défis
Réfléchir à la vie
Donner naissance à l'envie
Comme on trompe l'ennui

Pour d'autres plus célèbres l'ennui fait le fond de la vie, c'est l'ennui qui a inventé les jeux, les distractions, les romans et l'amour.