24 avril 2006

24 avril


Promenade des Anglais, face au Monument du Centenaire, la foule est plus nombreuse que les autres années pour commémorer le génocide arménien. C’est que l’actualité a mobilisé militants et sympathisants : les événements de Lyon ont suscité une légitime émotion, palpable ce matin, quand le cortège s’est ébranlé en direction du Monument aux Morts. Derrière la première banderole, la petite foule des élus se presse. Certains d’entre eux font preuve d’une habileté à la Mario Cippolini ou à la Tom Boonen pour déboucher en tête… devant l’objectif du photographe de Nice-Matin. Comme d’habitude, je ne participe pas à la mêlée, préférant bavarder avec Dikran ou Gaspard, mes compagnons de voyage en terre arménienne, ou tout simplement me recueillir (quand même, le 24 avril n’est pas le 14 juillet… certains notables semblent l’oublier !). De nombreux amis de la communauté me félicitent pour mon article paru dans PAREV, le journal des Arméniens de Nice (dont j’ai récemment marié le rédac chef !). En fait, cet article est la reprise d’une séquence de mon blog, Nous sommes tous des Arméniens de Van, coup de gueule écrit après la manif négationniste de Lyon.

La promenade est belle. Les drapeaux français et arménien claquent au vent, malgré une légère houle, la mer nous offre déjà un peu de sensualité estivale.

En cours de route, je remarque avec stupeur que je suis le seul élu de gauche dans le cortège. Un comble quand on sait que c’est grâce au gouvernement de Lionel Jospin que le génocide a enfin été reconnu par le Parlement de la République.

C’est donc avec un pincement au cœur que, devant le Monument aux Morts, je vois une escouade de cinq conseillers régionaux de droite, conduite par Dominique Estrosi et Rudy Salles, déposer la gerbe… du Conseil régional PACA.

Pour me consoler, je me dis que dans le courant de mai, le groupe socialiste de l’Assemblée Nationale sauvera l’honneur de la gauche en déposant une proposition de loi pour criminaliser la négation du génocide arménien.

Shoah ou génocide arménien : il ne doit pas y avoir dans notre République de place pour les falsificateurs de l’Histoire.

1 commentaire:

Laurent Weppe a dit…

les falsificateurs de l’Histoire n'ont pas leur place dans notre République....

NOTRE République seulement?
Les falsificateurs de l'histoire, associés aux apprentis dictateurs et aux menteurs de métier ou de vocation n'ont leur place nulle part dans l'univers (et pourtant, l'univers, c'est grand).

Ce qu'il y a de déplorable et de rageant avec les négationnismes, c'est qu'il ne s'agit pas là d'une bataille d'opinion, de convictions, ou de connaissances. Les négationnistes ne croient pas ce qu'ils affirment, ils n'ont même pas l'excuse de l'ignorance, il s'agit là d'une bataille contre le mensonge, plus simple en apparence, plus pernicieuse en réalité: On peut affronter les ignorances et les idées fausses par le savoir, une personne peu informée peut toujours apprendre et corriger ses propres idées fausses, ses propres préjugés, en d'autres termes, elle peut être convaincue.
Mais un négationniste n'est pas négationniste par conviction ou par ignorance: s'il y a un point commun entre les "quatre grands" génocides du XXème siècle et quasi-unanimement reconnus comme tels, c'est qu'il existe une abondance de preuves, de témoignages, de documentation, le tout aisément accessible et suffisamment solide pour que nier l'un d'entre eux ne soit plus que de la malhonnêteté pure sans circonstance atténuante, dont le but est souvent (toujours) de cacher une pseudo-morale inavouable qui dit que "tuer, c'est bien"

En fin de compte, il est beaucoup plus facile de s'accommoder et de discuter avec une personne qui croit quelque chose de faux ou qui n'est pas du même avis que de supporter quelqu'un qui fait semblant de croire en un mensonge parce que ça l'arrange d'agir ainsi.

***

Reste à voir l'idée de criminaliser la négation du génocide arménien.
Je ne vais pas aller nier le bien fondé d'un tel projet, cela dit, je ne pense pas qu'on réfléchisse assez sur l'idée de légiférer sur les génocides et les crimes contre l'humanité.
Je ne vais pas ressortir la vieille histoire des "politiciens qui n'ont pas à légiférer sur l'histoire" puisqu'il ne s'agit pas de créer une histoire officielle mais de poursuivre ceux qui rêvent de saper les travaux des historiens et, à terme, d'installer une histoire non seulement officielle, mais ouvertement mensongère.
Là où je veux en venir, c'est de la volonté de poursuivre le mensonge politicien (parce que derrière le négationnisme, la politique politicienne est toujours là à guetter le moment pour sortir) par la législation.

Il y a deux écueils qui n'ont pas été évités de cette manière:
Le premier est le retour de flamme: une loi contre le mensonge donne à des adeptes du mensonge politicien "l'inspiration" de faire une loi qui en est l'exact inverse. C'est ce qui est arrivé avec l'article sur les "bienfaits" de la colonisation. Car derrière le texte qui disait de "mettre l'accent sur les éléments positifs de la présence française outre-mer" avançait à peine masquée l'ambition de nier les crimes de la colonisation et de les cacher aux jeunes générations en forçant les professeurs d'histoire à leur raconter des contes de fée. Or, les défenseurs de cette loi que d'aucuns ont décrite comme "négationniste" on parfois affirmé avec un culot assez difficile à concevoir que «puisque la loi Gayssot existe, il est acceptable qu'une loi défende l'apprentissage des bienfaits de la colonisation».

Le deuxième, plus grave, est la croyance qu'une loi peut suffire:
Dans le cas de la loi Gayssot (encore elle) on ne peut que constater que son champ d'action est limité: Gollnisch est récemment sorti par la grande porte alors que le caractère négationniste de ses propos ne faisait aucun doute, beaucoup de leaders extrémistes y échappent en permanence, les textes négationnistes on aisément trouvé refuge sur internet et son gigantesque désert juridique. De même les acquis de l'égalité hommes/femmes et la parité n'ont pas tué le sexisme, ni le fait que les lois contre le racisme, de plus en plus sévères depuis un siècle n'ont pas suffit à enrayer les discriminations, ni les plus vils mensonges à but électoraux des politiciens bas de gamme (voir les dernières saillies du vicomte).
Le fait est que j'ai l'impression que jusqu'à présent une position trop défensive a été maintenue: il fallait utiliser la loi pour se défendre de discours prêchant la haine, alors que face à des discours servant de slogans, voir de programmes politiques à des groupes atteints de pulsions génocidaires, les lois seules sont bien peu de choses.

Donc, la question est, faire une nouvelle loi qui se contente de criminaliser le négationnisme, sans rechercher l'anéantissement des groupes structurés qui s'en servent va-t-elle permettre d'améliorer la situation, va-t-elle seulement la stabiliser, ou au contraire va-t-elle rester lettre quasi-morte faute de moyens et de volonté?