09 avril 2006

Tous les autres s’appellent Ali

Le Parlement prend l’initiative d’une réforme sécuritaire sur l’immigration. Aussitôt, l’émotion est vive dans le pays. Les syndicats se mobilisent aux côtés des associations d’immigrés. La jeunesse, lycéens et étudiants en tête, exprime son refus. Les églises montent au créneau. Le principal parti d’opposition s’exprime avec force sur le sujet. Partout dans le pays, les manifestations déferlent. Cinq cent mille manifestants ici, quatre cent mille là, les rassemblements sont de plus en plus impressionnants. Un des principaux responsables syndicaux du pays déclare : « une réelle réforme de l’immigration ne doit pas faire des immigrants des citoyens de seconde classe… ». Les médias, bien sûr, relayent largement cette mobilisation. Devant la déferlante, le Président du pays lui-même semble hésiter et la deuxième chambre du Parlement n’hésite pas à amender en profondeur le projet initial. Actuellement, le bras de fer se poursuit, mais le rapport de force semble pencher en faveur des défenseurs des droits de l’homme.

Question : Dans quel pays a-t-on enregistré une telle réaction aux aspirations sécuritaires de la majorité politique ?

Réponse : aux USA !!!

Certainement pas en France, où le projet Sarkozy dit "de l’immigration choisie" va être présenté en catimini au Parlement dans le silence assourdissant de la jeunesse, du mouvement syndical et de l’opposition politique.

Évidemment, c’est le silence du PS qui m’interpelle en premier lieu. Il n’est pas normal que le principal parti d’opposition soit si discret face à un projet qui risque d’aggraver la situation des immigrés, de susciter encore plus d’immigration illégale et donc de précarité, de favoriser la fuite des cerveaux dans les pays du Sud, d’instrumentaliser l’intégration par une politique restrictive dite de "formation civique" (comme aux Pays-Bas depuis le 15 mars…).

Pourtant les remèdes sont connus : traiter la question de l’immigration au niveau européen, faciliter les allers-retours avec le pays d’origine, avoir une approche humaine du regroupement familial, régulariser périodiquement, ne pas séparer l’immigration "de haut niveau" de celle nécessaire pour les travaux non qualifiés, les travaux saisonniers, le BTP…

Aggraver les conditions de régularisation, c’est encourager l’illégalité. Mais chacun sait que faire prospérer l’illégalité et le travail au noir est souhaité par un certain patronat qui voit là l’occasion de récupérer une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci. En dehors du périmètre républicain.

Personnellement, j’attends de mon parti une position plus courageuse sur ce thème, de mon futur candidat à la présidence de la République, un discours de vérité où le cœur et la raison seront intimement liés pour respecter à la fois l’intérêt de notre pays et la dignité des droits de ceux qui viennent apporter leur contribution à la construction de celui-ci.

Ali est le plus méprisé des autres ; et un pays qui ne respecte pas les autres ne mérite pas le beau nom de République.


P.S. Sur le sujet, revoir le beau film de R. W. Fassbinder éponyme du titre de cette chronique.

12 commentaires:

Anonyme a dit…

"Sur le sujet, revoir le beau film de R. W. Fassbinder éponyme du titre de cette chronique."

attention, ici, éponyme n'est pas le mot exact. il aurait fallu dire "le beau film de R. W. Fassbinder dont j'ai repris le titre pour ma chronique".

Patrick Mottard a dit…

Vous avez raison. Je sentais bien qu'il y avait un malaise, mais j'ai cédé à la facilité dominicale...
Pour une explication très précise du sens du mot éponyme (et des erreurs trop souvent commises à son sujet, je conseille aux intéressés de se rendre sur le très intéressant site Boojum .

Dipietro a dit…

La réforme Sarkozy va aggraver une situation qui est loin d’être idyllique. A l’heure actuelle, les étrangers, même en situation régulière rencontrent souvent tracasseries administratives et difficultés de toutes natures. C’est particulièrement vrai dans notre département.

Patrick Mottard a dit…

Vous avez tout à fait raison. Depuis que je suis conseiller général, ce sont des dizaines et des dizaines de dossiers concernant la situation d’étrangers dont j’ai eu à m’occuper. J’avoue d’ailleurs m’être trouvé souvent bien seul sur le terrain pour régler des situations rendues inextricables par la mauvaise volonté de l’administration. Avec mon collaborateur Lucien Fouques qui, par la force des choses, s’est peu à peu spécialisé sur le sujet, nous avons parfois réussi à débloquer des cas difficiles et parfois dramatiques, et cela dans le strict cadre de la loi.
Un bon point pour les associations qui travaillent dans le secteur : elles font un excellent travail de veille et obtiennent aussi un certain nombre de résultats.
Un mauvais point pour certains avocats qui utilisent cette clientèle fragile comme vache à lait ou comme produit d’appel pour leur cabinet.
Quant aux élus, ils devraient comprendre qu’on peut aider quelqu’un, même s’il n’est pas un électeur potentiel…

Escoffier Gilbert a dit…

Patrick, Je suis persuadé que pour traiter ces épineux dossiers tu travailles en étroite collaboration avec les différentes associations humanitaires. Quant'à moi je milite aussi au MRAP, et nous pouvons certainement t'aider pour faire entendre ta voix.

Amitiés sociales

Clotilde a dit…

Bon ben maintenant que le CPE s'est pris un taquet, les jeunes et les moins jeunes vont avoir le temps de s'occuper du fabuleux projet de Sarko sur l'immigration. Chouette. Ca mérite au moins autant de mobilisation.

Anonyme a dit…

j'ai beau chercher, lire et surfer rien ne fait état au P.S sur le projet de Sarko!
Doit-on attendre que ce thème soit abordé dans un programme lors des présidentielles...c'est pas gagné

Laurent Weppe a dit…

Le pire chez Sarko, c'est qu'il est loin d'être stupide, donc il choisira de mettre un projet de loi contreversé au parlement quand l'opinion est épuisée de deux mois anti-CPE.

Cela dit, ce projet est vraiment complètement ubuesque: désormais, un immigrant devra prouver qu'il a une "personnalité et [un] projet [qui] constituent des atouts pour le développement et le rayonnement de la France."
C'est nouveau ça, et on peut se demander qui ira décréter que la personalité de tel ou tel individu constitue ou non un atout pour la France.

Pour "lutter contre les mariages de complaisance" les cartes de résident seront attribuées au bout de trois ans au lieu de deux, parce que bien entendu, si un mariage blanc peut durer deux ans, il ne peut pas en durer trois (ben voyons) et parce que, après tout, si le couple s'aime, il supportera bien une année d'instabilité de plus (c'est assez drôle d'ailleurs: je me demandais où étaient passée l'année sucrée par Chirac à la période d'essai du CPE: elle était là)
Et ça ne suffit pas, il faudra en plus "condition que le conjoint manifeste son intégration à la société française et fasse preuve, notamment, d'une connaissance suffisante de la langue française." La encore, faudra me dire comment on défini son intégration à la société française: le nombre d'heures passées devant TF1? La quantité de vin français ingurgité? Peut-être devra-t-on établir une liste d'amis que tout bon immigrant remplira en tachant de ne pas y mettre trop de noms à "consonnance étrangère" histoire de ne pas être trop suspect. Et si l'heureux jeune époux (enfin jeune.... marié il y a trois ans quand même) s'intéresse peu à la politique, et ne peut pas citer de mémoire le nom de tous les ministres; ou s'il ne suit pas le championnat de Ligue 1, et avoue ignorer le trio de tête, ou, parce qu'il était occupé à d'autres choses, se montre incapable de parler dans le détail de l'histoire du chikungunya, cela constituera-t-il une preuve qu'il ne s'intéresse pas assez à l'actualité, donc qu'il n'est pas assez intégré? Kafka aurait probablement adoré écrire des romans sur la France du XXIème siècle...

Rajoutons à cela le massacre programé des réfugiés, vu que, selon l'article V "La possibilité de définir une liste nationale de pays d'origine sûrs est maintenue et le statut des centres d'accueil pour demandeurs d'asile est mieux défini afin de mieux prévenir leur occupation par des publics n'ayant plus vocation à y être accueillis."
Sachant que d'après un autre ministre, Hollandais celui là, la dictature Iranienne est très correcte avec les chrétiens et les homosexuels, on peut se demander ce qu'on va retrouver à l'avenir dans la liste des pays sûrs, tout en se préparant à quelques deals odieux (du type 10.000 réfugiés contre 15 Airbus, 6.000 opposants contre 5 millions de barils de brut, 9.000 membres de minorité maltraités contre un accord millitaire.... bénie soit l'hypocrisie diplomatique).
Sans compter le travaill déjà commencé avec Sangatte va continuer, à savoir, réduire les réfugiés au rang de SDF en déclarant qu'ils ne sont pas "vraiment" des réfugiés et peuvent donc être abandonnés à leur sort.

Ce projet de loi me fait un peu trop penser au fameux slogan du FN, et à tout ce qu'il implique, vous savez, le "ça s'hérite ou ça se mérite"
Résumons donc: si on a le malheurs d'être né "étranger" on est suspect, forcément suspect de tout: si on se marie on aime pas sa femme et on cherche à émigrer en douce, si on vient en France pour y vivre, on est suspect de ne pas être utile à la Nation, voir d'être génétiquement fainéant (ça fait toujours plaisir à entendre, surtout quand c'est sous-entendu par la classe politique). Si on a pas coupé tout lien avec son pays d'origine, si on fréquente des gens ayant la même origine, si, pêché capital, on a installé une parabole pour capter les chaînes du pays, on est forcément mal intégré, en voie de communautarisation, voir à la limite de la cinquième colonne.
Cet ensemble de préjugés (de mensonges, même, je n'ai jamais cru à la sincérité de ceux qui professaient de telles inepties) n'est certes pas explicitement inscrit dans la loi, mais celle-ci, dans ses dispositions et ses objectifs, les avoués comme les inavouables, y ressemble trop pour pouvoir plaider la bonne foi innocente.

Reste qu'il est quand même un peuparadoxal de souhaiter une position forte d'un candidat à l'élysée tout en réclamant un traitement au niveau européen. Cela reviendrait à demander au candidat à la présidentielle de dire, haut et fort "Je ne veux pas être responsable de ce dossier".
Certes, travailler à l'échelle européenne est sans aucun doute possible la solution, mais tant que l'UE fonctionne comme elle fonctionne en ce moment, il n'y aura pas de politique européenne de l'immigration.

Anonyme a dit…

On parle d'immigration choisie, qu'est ce que c'était dans les années 50-60 ? A Paris et région, c'était les usines qui envoyaient leurs recruteurs, mon père a été recruté par citroën de cette manière, sur son contrat il est écrit célibataire ( il était marié et avait 4 enfants), il est écrit aussi homme 35 ans pas de maladie, de bons poumons, bonne santé générale, fort, cela ne vous rappele rien ?
Ces lois vont encore plus fragiliser et rendre plus difficile l'envie de vivre en famille, veulent ils encore des célibataires corvéable à merci ? Zineb

Laurent Weppe a dit…

"Immigration choisie" reste avant tout un slogan, un moyen de dire "voyez donc la bonne solution qu'on a trouvé que ça va miraculeusement régler tous les problèmes", il est assez évident que ça ne décrit pas le fond de la pensée de ses auteurs.

Laurent Weppe a dit…

Et parce qu'il faut parfois savoir en rire....

Après avoir vendu un projet de CPE pour le moins indigeste (http://www.rabatjoie.com/go-0095-j-ai-achete-un-sandwich.html) Dominique de Villepin a été submergé de manifestants n'aimant pas se faire prendre poour des pigeons (http://www.rabatjoie.com/go-0061-agresse-par-des-pigeons.html), laissant la place libre à son ministre de l'intérieur, qui, souhaitant lutter contre la délinquence juvénile des français issus de l'immigration, délinquence qui atteint très vite des sommets de violence et d'horreur (http://www.rabatjoie.com/go-0176-agresse-par-deux-etudiantes.html), tout en facilitant la lourde et pénible tâche de la police et de la gendarmerie (http://www.rabatjoie.com/go-0159-sur-le-parking-de-la-gendarmerie.html) a décidé, non seulement de lutter contre l'immigration clandestine (http://www.rabatjoie.com/go-0118-tu-as-tes-papiers-petits.html), mais aussi de contrer toute velléité de racaillisation de la jeunesse (http://www.rabatjoie.com/go-0115-avec-moi-les-enfants-restent-tranquilles.html) grâce à un ambitieux programme d'aide médicamenteuse (http://www.rabatjoie.com/go-0046-il-faut-leur-apprendre-les-bonnes-habitudes.html) qui sera, n'en doutons pas, totalement dénué de dégâts collatéraux (http://www.rabatjoie.com/go-0043-pratique-pour-promener-son-enfant.html)

Y a pas à dire, il est fort ce Sarko

claudeberdj a dit…

Je ne peux que te donner entièrement raison, étant le fils d'un immigré qui ne connaissait pas un mot de français en arrivant dans notre pays et qui, grace à la présence d'un Syrio-Egyptien d'origine arménienne très riche (cela aide...) présent à Nice, a pu éviter de rester un immigré apatride sans droits réels.
En restant cynique, l'existence d'immigrés sans aucune formation de base (ce n'était pas le cas de mon père), souvent illétrés, est une chance pour l'économie d'un pays, car il évite la délocalisation et développe des activités qui auraient disparu dans eux.
L'exemple des USA que tu cites est caractéristique; jamais ce pays n'aurait connu une telle croissance sans les 10 à 12 Millions d'immigrés illégaux.
L'Irlande, partant de la situation d'un pays du tiers-monde, est devenu un pays riche avec un chomage très bas, favorisé par une immigration généreuse provenant des pays de l'Est européen.
L'Italie, pour garder son industrie textile, a fait venir des dizaines de milliers de Chinois, ce qui a favorisé la consommation locale, donc la croissance.
Zapatéro, en Espagne, a régularisé des centaines de milliers d'immigrés clandestins, la plupart du Maghreb, donnant un "boost" formidable à l'agro-industrie.
Oui, le PS devrait suivre l'exemple espagnol et plutot que se replier sur soi-mème, accueillir sans réserves les citoyens du Sud et de l'Est voulant travailler; ah, s'il y avait un plombier polonais à Nice, quel bonheur pour moi qui ne trouve aucun artisan disponible sur la place !!!
63% des Français pensent que la gauche ne ferait pas mieux que la droite actuelle: faisons-les mentir.

Amicalement
Claude