22 mai 2006

Podgorica mon amour !

Il y a deux ans, des Bouches de Kotor à Podgorica, la capitale historique (ex-Titograd… tout un programme !), nous avions traversé le Monténégro dans le cadre d’un voyage dans les Balkans. A l’époque, nous pouvions déjà envisager le résultat prévisible d’un referendum inéluctable, tant la rupture administrativo-politique était visible entre la Serbie et son dernier allié fédéral.

Prévisible, le résultat de ce referendum n’en est pas moins dommageable, extrêmement dommageable, pour l’avenir de la région. Le dépeçage de la Serbie peut entraîner à terme la prise du pouvoir par l’extrême droite à Belgrade. L’indépendance du Monténégro officialise à court terme celle du Kosovo qui relancera à son tour la question albanaise. En effet, comment deux Etats albanais indépendants pourraient-ils cohabiter sans se poser la question de la Grande Albanie ? Comment ne pas penser que la minorité albanaise de Macédoine exigera à son tour de rejoindre cette future Grande Albanie ? Des conséquences sont également prévisibles en Bosnie. Comment refuser à la République Serbe de Bosnie, l’indépendance accordée au Monténégro et surtout au Kosovo ? Et de l’indépendance au rattachement à la mère patrie, n’en doutons pas, le pas sera vite franchi. Dans la foulée, les Croates de l’autre république bosniaque, obligés de cohabiter avec les Musulmans, exigeront à leur tour une Grande Croatie avec Zagreb. Tous ces bouleversements feront d’ailleurs des Musulmans de Bosnie les victimes définitives de ces conflits balkaniques.

Dire qu’une fois de plus l’Union Européenne a manqué d’autorité dans cette affaire est un doux euphémisme. Elle est en train de renouveler en 2006, avec la Serbie, les erreurs commises dans les années quatre-vingt-dix avec la Yougoslavie. On se souvient des conséquences.

Pourtant, l’objectif de l’ensemble des populations de la région est incontestablement d’accéder à une certaine prospérité par la voie européenne. Il fallait donc tenir en l’occurrence un discours très ferme sur la démocratisation d’une Serbie-Monténégro maintenue, en échange d’un calendrier précis et généreux d’adhésion. Par cette politique de la main tendue, l’UE avait tout à gagner : renforcement des forces démocratiques dans la région en général, en Serbie en particulier, déminage ethnique des Balkans, et à terme… de grandes économies.

Une fois de plus, victime des égoïsmes nationaux et de la susceptibilité des chancelleries qui ne veulent pas renoncer à leur puissance de jadis, l’Europe ne sera pas au rendez-vous des Balkans. C’est-à-dire avec elle-même.

6 commentaires:

Claudiogène a dit…

Impressionnante l'analyse et ça tient la route. Quelques animations et nous voilà sur Arte avec "le dessous des cartes".

Vous gagnez des points, cher Monsieur Mottard, au moins chez moi.
J'attends d'un politique qu'il soit visionnaire, pas qu'il coupe des rubans et s'invite sur les photos (je sais, il y a quelques obligations).

Merci.

Dipietro a dit…

Belle continuité dans l'analyse. A rapprocher d'un des premiers commentaires de ce blog suite au décès d'Ibrahim Rugova.
http://patrickmottard.blogspot.com/2006/01/rugova-est-en-voyage-daffaire.html

Laurent Weppe a dit…

Encore heureux qu'il y ai une continuité: quel intérêt y aurai-t-il à professer des opinions si celles-ci changeaient tous les 6 mois?

Toujours est-il que ceci montre que l'histoire possède sa propre inertie: à partir du moment où la machine nationaliste s'est remise en marche, la Yougoslavie était condamné, et finalement, l'indépendance du Monténégro n'est pas en soit dommageable: ce n'est que le dernier épisode en date de l'anéantissement de la Yougoslavie, un processus qui a commencé il y a 15 ans.
D'ailleurs, ne dit-on pas que les nations meurent quand un ou quelques hommes peuvent en un instant détruire ce que des millions ont mit des siècles à accomplir? Milosevich (paix à cette chose qui lui tenait lieu d'âme) et ses ennemis mais néanmoins semblables qui ont pratiqué la politique du pire et qui sont aujourd'hui rassemblés sous l'étiquette de "criminels de guerre" ont accompli en un instant cet acte de destruction qui a marqué la fin de la Yougoslavie. Il est bien trop tard, quinze ans trop tard, pour regretter les évenements, car de toute manière, ce qui restait encore de la Yougoslavie il y a 3 jours n'était même pas un cadavre, mais un moignon.

Quant aux frontières actuelles de la région, elles sont instables car issues d'une guerre inachevée: le bellicisme n'est pas mort et aucune véritable paix n'a encore été acceptée, et aucune ne verra le jour tant que les différentes parties en présences n'auront pas renoncées à leur irrédentisme.

Et donc, on en revient à l'Europe, et à l'Union Européenne, qui théoriquement a le pouvoir de mettre fin au jusqu'au-boutisme en échange d'une prospérité offerte aux habitants de la région.
Et qu'est-ce que je lis? Que l'Union aurait manqué d'autorité?
Mais QUI irait incarné cette autorité?
Un président Européen qui n'existe pas?
Une commission décriée?
Un parlement de plus en plus dé-légitimé et détruit de l'intérieur par l'absentéisme et les populistes?

Voyons voir....

-> Quand le parlement s'oppose à la guerre en Irak avec le soutient écrasant de l'opinion publique européenne, des chefs d'états impressionnés par les fastes de Washington y envoient leurs troupes.

-> Quand le parlement Européen déclare dans les années 80 que le génocide arménien non reconnu par la Turquie est un obstacle à son intégration à l'Europe, personne n'écoute, quitte à dire exactement la même chose 20 ans plus, mais cette fois pour des motifs de slogans électoraux.

-> Quand un gouvernement national prend une décision impopulaire ou affronte l'usure du pouvoir, la tentation de tout mettre sur le dos de l'Europe l'emporte le plus souvent (sisi, on a même ressorti cette ficelle au début de l'affaire du CPE, c'est dire)

-> Quand les extrêmes entrent au parlement de Strasbourg, ils se montrent encore moins durs à la tâche que les parlementaires des partis modérés, et ils vont jusqu'à voter avec le PPE avant de changer le rejet des directives qu'ils soutiennent en arguments électoraux (le coup de l'extrême gauche française qui en 2000 a fait capoté la directive d'instauration de la taxe Tobin en votant CONTRE, je suis pas près de l'oublier), générant un nouvel anti-parlementairisme sauce XXIème siècle?

-> Quand une réforme des institutions est proposée, les ambitions politiciennes, qui ne dépassent jamais le niveau national (provincial?) viennent fausser le débât (comme la "gauche du non" -socialistes nonistes, communistes, verts nonistes- qui, représentée dans la convention qui a préparée le TCE, a fait pression pour la partie III soit intégrée au traité, contre l'avis de Giscard et de la droite, avant de mener campagne contre le traité qu'elle avait co-écrit au nom d'une partie III soit disant ultra-libérale qu'elle avait imposé dans le texte 6 mois plus tôt, là aussi, ça ne passe pas) rendant toute amélioration des institutions pour ainsi dire impossibles.

Alors, l'Europe, faire preuve d'autorité à l'extérieur???
Comment y arriver quand toute une partie de la classe politique fait tout pour saper son action et sa légitimité de l'intérieur?
De toute évidence, pour de nombreux politiciens (je ne vise personne en particulier: la liste est interminable), l'Europe n'est rien d'autre qu'un slogan, un carburant pour machine électoral se nourrissant de son rejet, à tel point que j'en viens à me poser la question du point de vue des générations: et si ces quinqua, sexta, septuagénaires qui nous gouvernent, à force d'être élevé dans le mythe de la toute puissance de l'État Nation (taille moyenne des états membres: 18 millions d'habitants, soit grosso modo 0,25% de la population humaine: de quoi s'assurer une énorme souveraineté isolée à une époque mondialisée) et d'être programmés pour ne pas avoir d'ambition au delà du cadre national (l'Élysée est le plus haut sommet du monde, c'est bien connu...) ne sont pas, tout simplement, pas au niveau de la tâche. Sans compter bien sûr l'hypocrisie des europhobes qui vient se greffer par dessus (toujours dans les anecdotes indigestes, le cas de lepen -l'absence de majuscule est volontaire et revendiquée- qui s'est auto-proclamé sauveur en chef de l'indépendance de la mère patrie tout en envoyant sa fille faire acte d'allégeance aux "républicains" bushsites) et qui n'aide vraiment pas.

Anonyme a dit…

Et pendant ce temps la l'Europe se cherche, notamment la France depuis le 29 mai.
Nous sommes en retard, le monde et la géopolitique n'attendent pas.

ANTONIN

miss L5 a dit…

c'est encore un bon exemple qui soulève le problème d'ingérence...
mais si j'ai bien retenu ma leçon, ne serait ce pas l'Allemagne (suivie d'autres pays Européens) qui a commis l'erreur de reconnaître l'indépendance de la Bosnie, entrainant alors une autre de ces terribles guerres des années 90?
je ne suis pas certaine que l'Europe soit prête à prendre une position unifiée, en particulier dans ce genre de conflit!

Patrick Mottard a dit…

Réponse à Miss L5 et à Laurent,

Lorsque je parle de l'UE et de ses manquements, je n'oublie pas que l'UE n'est pas encore une entité indépendante . Elle n'est pour l'heure que l'addition des égoïsmes nationaux. Lorsqu'il y a démission ou défaite de l'UE, c'est en fait la France, l'Allemagne, l'Italie, la Grande-Bretagne, etc. qu'il faut stigmatiser. Et en l'espèce, vous avez raison chère Miss L5, l'Allemagne a effectivement beaucoup à se faire pardonner...