24 avril 2007

« Porte-toi bien »


La famille de Jean-François Knecht m'ayant fait l'honneur de me demander de prononcer l'hommage public à Jean-François, voici ce que j'ai dit cette après-midi à la cathédrale Sainte-Réparate.


Rendre hommage à Jean-François, c’est d’abord rendre hommage au personnage public. Celui qui manque déjà au petit peuple de Nice, ces Niçois de toutes origines qui s’expriment si nombreux depuis mercredi.

Ces femmes et ces hommes, souvent modestes, ne se trompent pas : oui, Jean-François était un des leurs.

Cet élu les représentait en leur ressemblant.

Cet élu avait compris que lorsqu’on ne vit pas comme on pense, on finit par penser comme on vit.

Cet élu n’était pas un notable.

D’ailleurs, comment imaginer un notable capable de construire sa maison de ses propres mains ? De partir discrètement, sans rien dire à personne, en mission humanitaire en Afrique ? De sillonner la ville avec son scooter rouge pour aller au-devant de ceux qui lui demandaient un conseil ou de l’aide en embarquant parfois son Président de groupe sur le porte-bagages ?

Mais son action, chacun le sait, allait bien au-delà de ce travail de proximité auquel il tenait tant.

Sa passion dévorante pour l’intérêt général, pour la chose publique, le conduisait à prendre à bras le corps les grands dossiers de notre cité et de notre département. Dans ces cas-là, je peux en témoigner, malgré sa silhouette dégingandée et son élégance approximative, il n’avait rien d’un Don Quichotte : ses moulins à lui étaient bien réels.

Aucune volonté de se mettre sous les feux de la rampe, aucune volonté de tirer la couverture à lui – ses compagnons de Nice Plurielle peuvent en témoigner –, mais l’ardente obligation de lutter contre les mauvaises décisions, les irrégularités, les malversations… Et cela, au nom de ces valeurs républicaines si chères à la fois au militant socialiste, au père de famille, et à l’officier de réserve.

Pour autant, cet opposant farouche n’était ni un destructeur, ni un prédateur : il possédait aussi une remarquable force de propositions. Et l’on se prend à rêver du magnifique élu majoritaire et bâtisseur qu’il aurait pu être si…

Mais diront les cyniques : pourquoi cette recherche perpétuelle de l’inaccessible étoile ? C’est qu’en fait, Jean-François avait une conviction chevillée au corps, une conviction si forte, si essentielle, qu’elle lui donnait une dimension bien supérieure à celle de l’activiste généreux à laquelle on a trop souvent voulu le réduire : pour lui, les institutions et les systèmes étaient perfectibles, et cette perfectibilité même était la métaphore parfaite de la perfectibilité de l’homme.

Oui, Jean-François croyait en la perfectibilité de l’homme. C’était à la fois sa force et sa faiblesse.

Cet humanisme, ceux qui, comme moi, ont eu la chance de partager un peu de son intimité, ont pu comprendre qu’il était à la fois ce qui l’éclairait et le guidait, tout en étant la cause de quelques fêlures intérieures. Ces lézardes de l’âme qui font de l’homme, et singulièrement de l’homme politique, autre chose qu’un mutant ou une machine.

C’est que Jean-François était perpétuellement en recherche d’amour. Il aimait les autres beaucoup, passionnément, parfois irraisonnablement… A l’inverse, ne pas être aimé le désemparait.

Pourtant, plus son action publique dérangeait, plus le risque de désamour, des petites trahisons ou même de haine était grand. Ce qu’on pouvait considérer froidement comme la conséquence limitée mais logique de son activité, Jean-François ne l’a jamais accepté et le vivait comme une injustice profonde puisqu’il agissait pour le bien de tous. Il le vivait d’autant plus mal que lui-même, en privé – et je peux en témoigner –, n’a jamais été désobligeant, n’a jamais manqué de respect, même pour ses adversaires les plus redoutables.

Face à ce désamour, il aurait pu faire siens ces propos d’Albert Cohen : « Que cette épouvantable aventure des humains qui arrivent, rient, bougent puis soudain ne bougent plus, que cette catastrophe qui les attend ne nous rendent pas tendres et pitoyables les uns pour les autres, cela est incroyable ».

Tout à l’heure, les portes de la cathédrale s’ouvriront à nouveau sur le forum et le temps recommencera à passer… Mais n’oublions pas que pendant quelques minutes, nous avons été tendres et pitoyables les uns pour les autres. Pour ce juste.

Jean-François, le moment de l’Adieu est venu.

J’aimerais le faire avec ces trois mots de tendresse retenue, ces trois mots que tu prononçais en regardant l’autre avec bienveillance mais la voix parcourue d’une étrange inquiétude chuchotée,
Jean-François,
Où que tu sois,
Là-haut, là-bas, de l’autre côté,
Jean-François,
« Porte-toi bien ».

Voir aussi sur le blog de Dominique Boy-Mottard, "Ciao, Jean-François"

10 commentaires:

Jean-Christophe Picard a dit…

Comme j'ai eu l'occasion de te le dire de vive voix tout à l'heure : merci pour cet hommage très juste qui résume bien ce qu'était Jean-François.

C'était quelqu'un qui a consacré toute sa vie pour que les autres « se portent bien ».

Je suis anéanti par sa disparition.

JCP

ricciarelli a dit…

Un bien bel hommage.
Oui les hommes doivent faire de la politique, mais il ne faut pas que la politique se serve des hommes.

Anonyme a dit…

je suis triste, si triste zineb

Fabien Bénard a dit…

Bel hommage et belle cérémonie.
Une pensée pour lui et son courage, pour ses amis et sa famille. Avoir entendu ses enfants fut bouleversant.

patrice a dit…

je suis heureux de t'avoir connu jfk, je suis heureux d'avoir vu ta famille et d'avoir communié à ton souvenir avec ceux qui te pleurent

HENRI et Henriette COTTALORDA a dit…

Jean-François méritait cet hommage. Sa famille a été admirable, l'assistance nombreuse et recueillie, ton allocutions vraie, profonde , plus que émouvante. Ensemble, avec toi, nous continuons. Henri et Henriette COTTALORDA.

René POESY a dit…

Cher Patrick,
Je connaissais assez peu Jean François mais à chaque rencontre j'avais l'impression de rencontrer quelqu'un de rare et qui me laissait penser que tout est possible. Dès lors, l'annonce de sa disparition m'a profondément bouleversé et ton hommage me donne les larmes aux yeux ce qui est extrêmement rare chez moi.
René

Philippe F (ancien étudiant et collègue de PM) a dit…

Un très très bel et juste hommage tant dans le texte que dans la manière dont il a été prononcé à Sainte Réparate.

Anonyme a dit…

Merci Patrick pour cet émouvant et magnifique hommage.

Sa disparition laisse un vide immense dans nos coeurs et dans la cité.

Anonyme a dit…

Merci Patrick pour ce magnifique hommage ! Absent de Nice je n´ai malheureusement pas pu me joindre à la cérémonie des obsèques de JFK, en revanche toutes mes pensées étaient avec vous tous à Ste Réparate et c´est avec beaucoup d´émotion que j´ai pu suivre le compte rendu de FR3 sur internet.
Il va nous manquer, tellement nous manquer !!!
Sincèrement nous n´oublierons jamais Jean-Francois et il sera toujours dans notre coeur.
A tous, courage !
Merci encore à vous Patrick, et nous sommes avec vous pour la suite !!!
Marc RIBAUD et Sandrine et les filles