03 avril 2010

De Wisteria Lane à Manhattan, le tabou se porte bien


Il y a un an, Marie-Camille Imbo, une de mes étudiantes, avait, dans son mémoire de M1 InfoCom, fait la démonstration – après avoir étudié une trentaine de séries TV américaines – que l’avortement était le grand tabou de ces œuvres télévisuelles par ailleurs plutôt anticonformistes. En effet, les soi-disant « pro life », minoritaires dans le pays, ont organisé un groupe de pression impitoyable qui fait peser une véritable chape de plomb sur les médias et la création américaine. Le moins qu’on puisse dire est que la saison 6 de Desperate housewives, dont les premiers épisodes ont été diffusés sur Canal + jeudi soir, et la saison 4 de How I Met Your Mother, disponible en DVD depuis quelques jours, ne feront pas mentir la thèse de Marie-Camille.

En ce qui concerne les Desperate, on se souvient que le petit monde de Wisteria Lane, cette banlieue chic dopée à l’american way of life, a une morale plutôt élastique. Chantages, mensonges et trahisons constituent l’ordinaire de la vie quotidienne des résidents. Des turpitudes qui peuvent, le cas échéant, aller jusqu’au petit meurtre entre amis. La vie sexuelle, quant à elle, semble assez débridée sous le soleil californien. L’adultère est un sport national, le harcèlement la distraction favorite des ménagères de moins de cinquante ans, les homosexuels sont parfaitement intégrés, et cette saison, nous avons, en prime, une démonstration assez réaliste de la sexualité chez les seniors. Et pourtant, one more time, on ne touche pas au tabou des tabous.

Lynette, la quadra, est enceinte. On lui annonce qu’elle attend des jumeaux. Comme son mari lui a déjà donné quatre enfants, elle prend plutôt mal la chose. Epuisée par les grossesses précédentes et l'éducation des enfants, elle déteste par avance les futurs rejetons. Pourtant, jamais au grand jamais, elle ne posera la question de l’avortement. Or, la logique de la situation et la psychologie des personnages font que celle-ci ne peut pas ne pas être posée par l’intéressée. Devant cette invraisemblance, le scénariste sous influence fait intervenir un autre personnage pour parler de « la chose » sans jamais que le mot soit prononcé. Mais dès que « l’infamie » est évoquée, Lynette, comme touchée par la grâce, retrouve son instinct maternel et repart, fraîche et joyeuse, pour ces énièmes maternités.

How I Met Your Mother est une sympathique comédie new-yorkaise sur le modèle de Friends. Les héros n’ont pas froid aux yeux, et le sexe n’a pas de secrets pour eux. Pourtant, là encore, on va se heurter, dès les premiers épisodes de la saison au tabou des tabous. Barney, le séducteur de la bande, a couché avec la moitié de Manhattan (parce que l’autre moitié ce sont des hommes). Quand la conquête d’un soir lui apprend qu’elle est enceinte, il s’effondre, anéanti, car il va devenir père. En aucun cas, le scénariste otage n’envisage que le « vil séducteur » puisse demander à son éphémère copine d’avorter. Une fois de plus, on tourne le dos à la psychologie la plus élémentaire. L’épisode se termine par une pirouette : l’information se révèle fausse, Barney exulte, il ne sera pas papa.

Comme on le voit, le tabou se porter bien. Cette société américaine qui a su se donner Barack Obama comme président n’arrive pas à se débarrasser des activistes de pro life. Mais cette résistance est peut-être un signe avant-coureur de cette nouvelle passion de l’Occident pour l’idéologie nataliste. Elisabeth Badinter et Marie-Joseph Bertini (lors du dernier débat organisé par Gauche Autrement) nous mettent en garde contre ce retour en arrière. Elles ont bien raison.

7 commentaires:

cléo a dit…

Si je puis me permettre deux- trois évidences…Allez ! 5
1. ça ne m’étonne pas ! Ce sont des « séries »… « américaines » !
2. Il est évident que l’absence de cette question est exclusivement dû à un problème pratique et non idéologique : comment filmer une question ?
Pourquoi en passer par une démonstration pour prouver le contraire?! Ce n’est pas sérieux…Ne suffit-il pas de croire ce que l’on voit ?
3. Les activistes de pro-life n’ont pas vu le film de Godard ou alors l’ont vu mais son titre a été mal traduit : « une femme est infâme » si…, par définition (que le cinéma le veuille ou non.)
4. L’auteur de ce post est un intellectuel de nature ! Capable, dès la naissance, de s’écrier : « Regardons ce que l’on nous montre pour entendre ce que l’on ne nous dit pas » au lieu de crier , tout simplement, comme tous les autres…. Cela va de soi.
5. Pis ! "Il" détourne la jeunesse, en la poussant à s’intéresser non pas « à ce qui se passe dans le ciel et sous la terre », mais sur la terre !
Si jamais quelqu'un veut rédiger l'apologie...

FX a dit…

C'est pas très gentil tout cela !
Je ne parle pas du débat (le terme ne serait pas approprié).
Je parle du fait que tu me flingue le premier épisode de la 4ième saison de How I met your mother que j'avais prévu de commencer à voir durant ce long week-end !

(bon ok j'aurais pu ne pas lire en entier le post)
A+
FX

Patrick Mottard a dit…

Désolé FX mais pour me faire pardonner je t'ouvre les portes de ma" sériethèque" qui commence à être bien fournie

dorothee a dit…

Bonjour,

Et merci pour cet analyse de ce grand tabou américain !
Moi qui suis une grande consommatrice de séries, cela me fait réfléchir sur la façon dont on nous fait gober tout un tas d'infos par ce biais. Et j'ai le sentiment qu'aujourd'hui, les séries sont bien plus "influentes" que ne le sont les films ou autres documentaires. En effet, je remarque que je ne suis pas la seule de ma génération à gloutonner avec autant de plaisir les séries, et surtout les américaines !!
Par ailleurs, je me permets de vous faire noter qu'une série déroge à la règle du tabou, et a parlé de l'avortement sans aucune pudeur dans une saison récente : Nip/Tuck dans le dernier épisode de la saison 6.

Patrick Mottard a dit…

merci pour l'info Dorothée mais je connais mal cette série qui est- dit on- remarquable...

Anonyme a dit…

Désolé de vous décevoir mais les pro-vie ne sont pas minoritaires aux Etats-Unis. Ils constituent depuis peu, une majorité d'Américains. Voir le sondage Gallup : "More Americans “Pro-Life” Than “Pro-Choice” for First Time". Cordialement.

http://www.gallup.com/poll/118399/More-Americans-Pro-Life-Than-Pro-Choice-First-Time.aspx/

Anonyme a dit…

Awesome blog, I hadn't noticed patrickmottard.blogspot.com earlier in my searches!
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