21 janvier 2006

Devine qui vient dîner

La lecture de la presse relatant les événements de Côte d’Ivoire me fait penser à une anecdote plutôt étonnante.

Nous sommes au début des années 80. Ce soir-là, avec Dominique, nous avions invité une fois de plus à dîner nos amis Emile et Boniface. C’étaient des étudiants ivoiriens avec lesquels nous avions sympathisé dans nos DEA respectifs. Issus de milieux sociaux modestes et ruraux, ils réussissaient un parcours universitaire particulièrement brillant, tout en militant pour faire évoluer leur pays, encore englué dans le néo-colonialisme « gaullo-africain », vers la démocratie et une vraie indépendance.

Leur marxisme était parfois un peu rude dans sa formulation. Il n’avait pas la subtilité dialectique de celui de Berlinguer alors en vogue chez les étudiants progressistes modérés que nous étions. Mais notre tiers-mondisme nous interdisait toute critique vis-à-vis de ces camarades du Sud qui luttaient si fort contre "l’impérialisme" et la "bourgeoisie comprador"…

Au delà du militantisme politique, Emile et Boniface étaient de charmants compagnons et ils s’étaient intégrés sans problème à notre cercle d’amis. A nos familles aussi, puisqu’il leur arrivait de partager des repas de fête comme à Noël.

Ce soir-là, je me souviens très bien du coup de fil de Boniface nous demandant, légèrement embarrassé, s’ils pouvaient venir accompagnés d’un ami compatriote qui faisait ses études à Paris et qui était de passage… Nous avons tout naturellement accepté. Et l’invité surprise se révéla drôle, cultivé et extraordinairement pertinent dans l’analyse des phénomènes politiques africains. Son argumentation était subtile, même si parfois affleurait, au détour d’un raisonnement, une saillie un peu dogmatique. Il jouissait apparemment d’un grand prestige auprès de nos deux amis.

Ce fut une belle soirée.

Aujourd’hui, vingt-cinq ans après, nous avons perdu la trace de Boniface. Nous savons qu’Emile, qui entre-temps était devenu ministre de l’Intérieur de son pays, a été assassiné. Quant à l’invité surprise, il va bien. Nous avons même régulièrement de ses nouvelles.

Il s’appelait Laurent Gbagbo.

3 commentaires:

Claudiogène a dit…

Monsieur Mottard, les commentaires sur votre blog sont rares. Juste un ping-pong entre Gilbert Escoffier et vous.
Dommage.
(Et si c'était la présélection des messages qui tuait le dynamisme ?)

Depuis plusieurs jours, j'attendais quelques compliments sur votre texte concernant vos "amis" ivoiriens.
Ne voyant rien venir, je finis par vous adresser les miens pour le style de l'écrit et l'originalité de l'anecdote.

Cordialement

Patrick Mottard a dit…

Merci pour le commentaire. La prochaine fois n'attendez pas plusieurs jours !

En fait, j’ai beaucoup de retours qui me prouvent que ce blog est plus lu que commenté. En effet, je peux vous assurer que, les trolls ne s’étant pas manifestés sur le site, je n’ai pas eu besoin de supprimer un quelconque commentaire. J’ai bien conscience que pour doper le débat, il me suffirait de lancer quelques remarques purement politiciennes, mais ça vous l’avez compris, mon cher Diogène, ce n’est pas le genre de la maison.

Anonyme a dit…

Agréable suprise !
au hasard d'une recherche sur la toile, j'aterris sur cette délicieuse nouvelle qui me séduit par sa générosité et sa simplicité. Les êtres politiques ont donc aussi une âme ? ainsi que le sens du partage. ça y est je vous mets dans mes favoris et repasserai par chez vous pour le fun. Promis.