18 août 2009

E viva Moldova !


Faire de la Moldavie - ce petit morceau de Roumanie annexé par Staline et devenu indépendant un peu à l’insu de son plein gré après l’éclatement de l’URSS - le point ultime de notre voyage, ne relevait pas de l’évidence.

Nous avions en fait trois raisons pour qu’il en soit ainsi (si l’on met de côté la presque homonymie avec la Syldavie de Tintin !).

- Nous avions snobé le pays à l’époque de Brejnev, en le traversant en voiture de retour d’un voyage à Moscou, sans lui accorder la moindre attention.

- C’est le pays de Tania, qui a longtemps fréquenté les vendredis du 3 avenue Cyrille Besset quand elle habitait le quartier et qui est actuellement membre de « Gauche autrement ».

- Les douaniers transnitriens de la frontière Est nous avaient grossièrement refusé l’entrée dans le pays il y a deux ans, à notre retour d’Ukraine.

Aller en Moldavie relevait donc de la réparation, de l’hommage et de… l’esprit de revanche !

Après un peu plus de 24 heures dans le pays du tournesol, nous pouvons ajouter d’autres motifs de satisfaction.

Dès le franchissement de la frontière, nous avons trouvé des paysages à la fois bucoliques et immaculés. De l’Arménie à la Lituanie, de la République tchèque à l’Azerbaïdjan, j’ai parcouru une bonne partie de l’ancien monde dit socialiste. C’est la première fois que je roule ainsi dans un paysage qui n’est pas souillé par les épaves rouillées ou bétonnées du système soviétique.

De la verdure à perte de vue, des cultures à dimension humaine, des troupeaux en liberté, des villages coquets… la Moldavie a de la chance d’avoir été ménagée par Moscou qui voulait en faire un grand parc national pour nomenklaturistes.

La ville de Chişinău fut une autre bonne surprise. Juste avant d’arriver, nous avions lu dans un guide pourtant pas toujours fiable que la capitale moldave était la ville de conception soviétique la plus réussie. Les auteurs de l’ouvrage ont raison. Là aussi, la nature généreuse, les nombreux parcs, les arbres omniprésents dans les avenues et même les rues font un écrin à l’architecture stalinienne des nombreux bâtiments publics qui, du coup, passent inaperçus. Parfois même – osons le paradoxe –, ils les mettent en valeur.

Si on ajoute le site d’Orheiul Vechi et ses paysages bibliques, les couleurs vives des maisons et des églises, et la qualité du vin (celui que nous avons bu le soir de notre arrivée était supérieur à celui de Bucarest vanté dans le post précédent), nous sommes convaincus que la Moldavie ne sera pas le gadget de notre voyage mais un de ses plus beaux fleurons.

Du coup, je n’ai pas envie ce soir de parler des problèmes politiques (nombreux et significatifs) qui accablent le pays. On verra cela plus tard…

17 août 2009

Une prom pas classic à Bucarest

Hôtel Intercontinental et Hommage aux héros de 1989

Sans être des familiers de la capitale roumaine, nous avons, au fil du temps, tissé des liens particuliers avec cette ville de Bucarest si souvent chahutée par la géographie (tremblement de terre) et l’histoire…

Ainsi, nos premiers séjours sous le communisme, le climat très lourd, la « Securitate » omniprésente, mais aussi des moments de grâce comme cette promenade en barque sur le lac Herastrau.

Ce fut également notre présence sur place tout de suite après la révolution de 1989, au rythme d’une lambada promue hymne officiel. Avec, notamment, cette nuit de Pâques magique, la première après la chute du régime où, avec Georges, notre ami roumain un peu porté sur la religion, nous avons fait le tour des petites églises orthodoxes de Bucarest qui venaient de rouvrir après quarante années de stalinisme.

C’est pourquoi, un léger entraînement matinal m’a semblé être une bonne idée pour renforcer cette intimité avec la ville en mixant, au fil des kilomètres, souvenirs personnels, lieux historiques et sensations nouvelles. C’est aussi pour moi un moyen d’éviter de prendre trop de retard sur le couple infernal Laurent-Clotilde et sur l’ami Claudio en prévision du marathon de Nice !

Il est donc un peu moins de six heures quand je m’élance de l’hôtel dans la Calea Victorei, fièrement vêtu de mon T-shirt orange « Prom classic ». Très vite, je traverse la place de la Révolution, jetant au passage un regard sur le balcon de l’immeuble de l’ancien Comité Central du PC rendu célèbre par les télévisions du monde entier quand elles ont montré le dictateur Ceauşescu perdant pied devant une foule qui se mettait enfin à crier sa colère. Un peu plus loin, je fais le tour de la place Victorei au style mi-Mitteleuropa, mi-stalinien, fréquent à Bucarest. Tout de suite après, je cafouille un peu malgré un road book digne de Daniel Elena préparé la veille. Je récupèe toutefois le trajet et me retrouve comme prévu sur la sympathique place Romana. Puis, c’est l’enchaînement de boulevards d’une largeur invraisemblable : six à huit files de circulation de front. Le coureur se sent tout petit malgré le trafic somme toute réduit de ce dimanche matin.

A l’heure de course, j’arrive sur les trois kilomètres du boulevard Unirii, les Champs Elysées du Conducator, la voie royale conduisant à l’incroyable Palais du parlement, deuxième bâtiment au monde par sa grandeur après le Pentagone. Depuis ma dernière visite, il a pris un coup de vieux, mais constitue toujours le symbole éclatant des dérives du communisme stalinien.

Le retour se fait par la célèbre place de l’Université, dominée par l’hôtel Intercontinental où Georges nous montrait les caches depuis lesquelles les militaires du régime tiraient sur les étudiants en 1989.

Cet hôtel est aussi le théâtre d’une anecdote personnelle. Dans les années soixante-dix, je me souviens avoir profité un peu cyniquement d’une des nombreuses pannes d’électricité pour refiler au bureau de change de l’Intercontinental des billets de banque… souillés par de l’huile d’olive dont la bouteille s’était malencontreusement renversée dans notre Renault 5 et qu’on avait refusé de nous changer aux frontières comme s’ils étaient faux. A une époque où il n’était pas question de cartes de crédit, ce subterfuge nous a probablement évité un retour… en stop !

L’heure et demie de course est dépassée quand je remonte le boulevard Regina Elisabeta en direction de l’hôtel. Je passe à deux pas du restaurant où, la veille, nous avons excellemment dîné en buvant une bouteille d’un très bon vin rouge roumain en compagnie de Pascale, une étudiante stagiaire française rencontrée dans l’après-midi.

Une fois revenu à mon point de départ, je m’aperçois que c’est plus de treize kilomètres de j’ai au compteur. La Prom classic de Bucarest a été plus longue que celle de Nice. Le taux de change kilométrique s’est donc révélé très avantageux…

Forrest Gump dans la Calea Victorei

14 août 2009

Road movie au Kosovo




CARNET DE VOYAGE N° 5

Jeudi 13 août. Avec pour seul viatique les mails de ma cousine Christine qui vient de passer avec son mari, coopérant, deux ans dans le pays, nous voilà partis à travers le Kosovo, ce petit état qui s’est auto-proclamé indépendant l’an dernier pour exorciser la guerre cruelle d’il y a dix ans. Déjà.

9 heures. Sur les hauteurs de Pristina, nous sommes devant la tombe blanche d’Ibrahim Rugova, le « Gandhi des Balkans ». La simplicité du décor sied bien à celui qui a su porter la revendication de dignité du peuple albanais. J’ai toujours admiré cet homme encore jeune qui s’habillait étrangement comme un retraité frileux et qui, sans bruit et sans violence, avait organisé une société albanaise parallèle aux structures officielles dictées par la Serbie de Milošević.

10 heures. En compagnie de soldats slovènes de la KFOR – qui protège les lieux – nous sommes sur la tour qui domine la plaine de Kosovo Polje au niveau du Champ des merles où, le 28 juin 1389, les Serbes furent battus par les Turcs mais trouvèrent en eux suffisamment de force morale pour faire de cette défaite le mythe fondateur de la Nation serbe. Ce qu’il est toujours aujourd’hui.

11 heures. Cette fois, c’est en franchissant le barrage souriant de soldats suédois (toujours de la KFOR) que nous pénétrons dans le monastère de Gračanica, une merveille de l’architecture médiévale. Mais ce lieu de pèlerinage est surtout au cœur de l’orthodoxie serbe. D’ailleurs, la rencontre inopinée d’un convoi funèbre orthodoxe (caractéristique, avec le cercueil ouvert) achève de nous convaincre que nous sommes dans une enclave de la minorité.

16 heures. Après avoir emprunté la route du sud-ouest, nous arrivons à Prizren. L’ambiance de la ville est orientale et l’on a l’impression d’être dans un petit morceau de Turquie en territoire kosovar. Sur la route de Pristina à Prizren, on peut voir, à flanc de montagne, quelques-uns de ces petits villages mille fois apparus à la télévision au moment de la guerre et qui dès l'été précédant l'invasion, étaient contrôlés par l’UCK. D’ailleurs, de nombreux monuments rendent hommage aux combattants de cette organisation dans les agglomérations que nous traversons.

19 heures. Nous sommes remontés par la route du Nord de ce pays grand comme un département français pour passer symboliquement le pont de Mitrovica. La ville est pratiquement coupée en deux entre Albanais et Serbes. La ligne de démarcation passe sur un pont qui enjambe la Sitnica. C’est sur ce pont qu’en 2004 puis 2008 se sont déroulés des affrontements sanglants provoquant de nombreuses victimes. Discrètement, nous passons en voiture du côté serbe, malgré les recommandations du ministère français des Affaires étrangères qui déconseillait plutôt la chose. En fait, rien de spécial à noter, à part l’ambiance lourde attestée par la présence de nombreux soldats internationaux et policiers locaux. En nous promenant le long de la rivière, nous sommes quelque peu atterrés par ce nouveau Mur de Berlin en devenir.

21 heures. La boucle est bouclée, nous sommes de retour à Pristina. Le périple s’achève par une quarantaine de kilomètres effectués de nuit ce qui, ici, est assez hasardeux. Il faut dire, en effet, qu’à côté d’un conducteur kosovar, un kamikaze japonais est un trouillard coincé !

Que d’émotions en une seule journée… une journée qui est aussi une réponse à la remarque du commentateur anonyme qui a dit ici même, suite à mon précédent post, à propos du Kosovo : « L'invasion serbe du Kosovo... comment un pays peut il s'envahir lui-même ? ».

Si cette fausse question visait à refuser aux Albanais le statut de victimes, elle friserait, il faut bien le dire, le négationnisme. Par contre, si elle sous entendait que les Serbes avaient quelques arguments historiques, culturels, religieux à faire valoir sur cette région, elle était parfaitement valable, Kosovo Polje et Gračanica en attestent.

C’est aussi une façon de rappeler que, dans cette région des Balkans, chaque peuple peut prouver à l’autre qu’il est plus légitime sur un territoire donné. Ce qu’il faut éviter, c’est d’ouvrir la boîte à Pandore des justifications historiques. En laissant la Yougoslavie exploser, c’est pourtant ce que l’Europe a fait. A elle de la refermer.

Pont de Mitrovica

11 août 2009

Idris de Dologozda


CARNET DE VOYAGE N° 4

Le 5 octobre 1975, notre Renault 5 blanche pénètre, en début d’après-midi, dans le petit village albanais du sud de la Yougoslavie, Dologozda, près du lac d’Ohrid. Il s’agit pour nous de retrouver Idris et ses potes Zikri et Nazif que nous avions rencontrés l’année précédente à l’Université de Pristina. Ce fut une semaine inoubliable où nous fûmes reçus de famille en famille, changeant de toit chaque nuit, partageant repas de fête, discussions passionnées et fous rires.

Par la suite, nos relations épistolaires durèrent plusieurs années puis, le départ pour l’étranger des uns, les déménagements des autres, firent que nous nous perdîmes de vue.

Bien sûr, notre cœur battît fort au moment de l’invasion serbe du Kosovo, le temps de vérifier que le village de nos amis était situé dans la toute récente République de Macédoine.

Et nous passâmes à autre chose…

Aujourd’hui 11 août 2009, entre Albanie et Kosovo, nous avons décidé de faire étape dans la région d’Ohrid. Avec, bien sûr, une petite idée derrière la tête. « Et si on tentait le coup ? ». Sans y croire tout à fait…

Pourtant, après une heure, nous trouvons, sans grande difficulté le village et, un quart d’heure plus tard, le miracle s’accomplit : le téléphone albanais étant au moins aussi efficace que son homologue arabe, nous tombons dans les bras d’Idris. « Patrick Mottard ! Dominique Boy !». Il n’a rien oublié, nous non plus. Sans préambule, nous énumérons ensemble la chronologie de notre dernière visite. La scène est quand même un peu irréelle. Alors que ses amis ont immigré, Idris, lui, est resté fidèle au village. Il est même le responsable du bureau de poste régional où il nous reçoit.

Puis, il nous présente sa femme, son fils, sa belle-fille – qui sera immédiatement promue traductrice officielle anglais-albanais -, son petit-fils, ses nombreuses nièces… Nous retrouvons aussi son frère.

Quelques photos de 1975 attestent que nous avons légèrement changé physiquement (et « capillairement » !). Et c’est reparti comme pour une journée d’avant, entre la rivière de Struga et la forteresse d’Ohrid, le café turc et les grillades…

Au moment de la séparation, l’émotion est palpable. Mais Internet veille sur nous : grâce aux échanges multiples d’e.mails et d’adresses facebook, nous sommes persuadés que plus rien ne pourra nous séparer.

10 août 2009

La place Skanderbeg


CARNET DE VOYAGE N° 3

J’aime la place centrale des grandes villes européennes. C’est un lieu généralement chargé de sens où l’on peut se laisser emporter par le grand vent de l’Histoire tout en humant l’air du temps.

La place Skanderbeg, à l’exact centre géographique de Tirana, est un de ces microcosmes qui synthétisent si bien l’âme d’un peuple. J’ai pu le vérifier jour et nuit, du septième étage de mon hôtel situé dans la partie nord de l’esplanade.

Tout d’abord, elle porte le nom du héros national des Albanais qui a combattu l’ennemi turc en des temps reculés. Sa statue équestre a fière allure au centre de la place et symbolise la tradition d’indépendance du peuple du pays des aigles. A l’Europe de faire les gestes nécessaires pour éviter que cette tradition ne dégénère un jour en revendication de « Grande Albanie » intégrant notamment le Kosovo et des régions du Monténégro et de la Macédoine.

Mais ce n’est pas la statue et son symbole qui m’ont le plus impressionné lorsque j’ai découvert la place. C’est plutôt l’omniprésence du réalisme socialiste porté, pour les deux tiers des bâtiments, par l’exotisme stalino-albanais de l’architecture et la gigantesque fresque en mosaïque présentant avec emphase les héros du peuple sur la façade du Musée d’Histoire.

Du coup – réminiscence malicieuse – à chaque fois que j’ai traversé le lieu me revenaient les paroles d’une comptine stalinienne que nous chantions au dixième degré lors de nos soirées un peu arrosées d’étudiants (sur l’air de Nini peau d’chien) :

A Tirana on l’aime bien Enver Hodja,
Il est si bon et si lucide,

On l’aime bien, qui ça ?

Enver Hodja, où ça ?

A Tirana-a-a…


Une bonté et une lucidité qui allaient produire le plus effroyable système totalitaire de notre continent. Un système paranoïaque qui transforma le pays en goulag géant.

C’est d’abord aux années noires du peuple albanais que je pense en évaluant l'architecture dominante de la place. Aussi, c’est avec une certaine jubilation que je regarde les enfants sillonner en riant, avec de mini quads électriques, l’espace jadis réservé aux sinistres parades du régime. Un joli pied de nez à un passé encore si récent.

A l’est de la place, entre les bâtiments officiels, on peut voir l’élégante silhouette de la mosquée Haxhi Et’hem Bey. Malgré la modestie de ses dimensions, il est difficile de l’oublier surtout quand, comme nous, vous arrivez un vendredi avec l’appel à la prière. Elle nous rappelle, tout simplement, que l’Albanie est un pays musulman d’Europe. Son islam modéré, influencé par le bektashisme devrait inciter là aussi l’Europe à accélérer – ainsi que pour la Bosnie – la procédure d’adhésion. Même si la radicalisation de l’islam balkanique n’est pas à l’ordre du jour, surtout dans un pays où il n’y a pratiquement pas de femmes voilées, on ne sait jamais… Ainsi, de la place, on peut voir le chantier de construction du dôme d’une mosquée, à l’évidence surdimensionnée, financée par une puissance étrangère. A bon entendeur… !

Par l’intensité de sa circulation, la place nous confirme également l’entrée de l’Albanie dans la modernité. Prenez une photo d’il y a à peine quinze ans, vous ne verrez pratiquement aucune automobile. Aujourd’hui, le trafic est celui d’une grande capitale occidentale. Avec des particularités bien sûr. Par exemple, quasiment une voiture sur deux est une… Mercedes, du vieux rossignol des années soixante-dix au 4X4 flambant neuf, la firme allemande est plébiscitée.

La conduite des automobilistes et l’attitude des piétons constituent également une autre spécificité culturelle. Les deux catégories affichent ostensiblement une indifférence totale quant à leur trajectoire et un dédain aristocratique pour toute règle de priorité. Le résultat de cette désinvolture est particulièrement spectaculaire sur la place où elle se transforme en une autogestion circulatoire plutôt miraculeuse, que les statistiques affirment dangereuse mais qui est assez réjouissante dans la mesure où toute espèce d’agressivité est bannie.

En ce qui me concerne, l’heure très matinale de mes entraînements me dispense d’une adaptation forcément délicate aux normes locales. Par contre, traverser la place Skanderbeg au petit matin pour rejoindre l’avenue Zhane d’Ark (eh oui, la Pucelle a des supporters à Tirana…) et les rives de la Lana me procure une enivrante sensation de liberté. Même si les rares passants observent avec étonnement ce mutant venu d’ailleurs avec son T-shirt siglé « Semi marathon de Nice »… Comme quoi, on est toujours le Syrte de quelqu’un !!!


Pour voir Forrest Gump, cliquez sur la photo.

07 août 2009

J’ai marché sur le rivage des Syrtes



CARNET DE VOYAGE N° 2

Après une nuit d’Adriatique, le Rigel accoste dans le port de Durres. J’extirpe non sans mal mon Opel des soutes du ferry. Quelques centaines de mètres plus loin, profitant du passage en douane, j’ouvre subrepticement ma portière, je descends de la voiture et j’esquisse un pas. Un petit pas pour le touriste, un grand bond pour le voyageur, celui qui rêve ses voyages…

C’est qu’en cette tiède matinée d’août 2009, nous venons d’arriver en Albanie. Et cette Albanie-là, je la désirais depuis plus de trente ans.

Petite Corée du Nord balkanique qui plongera très vite après la chute du Mur dans la folie des guerres yougoslaves, l’Albanie n’était franchement pas un pays facile à visiter. Et, de voyages annulés en projets avortés, elle avait fini par devenir mon rivage des Syrtes.

Pourtant, pendant toutes ces années, j’ai souvent caressé sa frontière au cours de voyages collatéraux. Je l’ai même tutoyée toute une semaine dans un petit village de Macédoine dans les années soixante-dix. Un soir d’été de 1986, sur le point culminant de l’île grecque de Corfou, j’ai vu, avec l’émotion d’un improbable Aldo, la nuit envelopper sa côte si proche.

Il y a peu encore, je pensais réaliser mon rêve, calmement, par la route et par le nord. Quatre jours plus tard, à cause d’une bévue administrative, c’est dans l’urgence, par la mer et le sud, que je réussis enfin…

Maintenant, notre voiture chemine lentement en direction de la ville. C’est le moment où, entre containers rouillés et immeubles bétonnés, je me pose la question : mon rêve d’Albanie survivra-t-il à la réalité ? Au fond de moi, je connais déjà la réponse. La lune d’Armstrong n’a effacé celle de Méliès que pour ceux qui sont pauvres en imagination…

04 août 2009

La carte grise et François Lecot



CARNET DE VOYAGE N°1

Tout avait commencé pour le mieux.

Une traversée sans histoire d’un Nord de l’Italie chauffé à blanc par le soleil d’août. Les retrouvailles avec la verte Slovénie, cette Suisse-Yougo à l’hérédité austro-hongroise et aux accents méditerranéens…

La soirée à Ljubljana, la ville de province-capitale où Jason et ses potes Argonautes ont terrassé le dragon qui prétendait les empêcher de rentrer chez eux pour frimer avec la Toison d’Or…

La matinée rectiligne sur la mythique highway du nord de l’ex-Yougoslavie où, des années cinquante aux années quatre-vingt, des générations de Kerouac européens filaient vers leurs rêves hellènes ou turcs…

Et puis, à un moment donné, si nous voulions atteindre la lointaine Albanie, premier objectif de notre voyage, il a bien fallu obliquer vers le sud et nous coltiner, entre Croatie et Bosnie-Herzégovine, notre première véritable frontière.

– Papiers, dit en souriant le douanier bosno-croate à moins qu’il ne fut bosno-serbe. – Passeports ?... Oui ! – Permis de conduire ?... Oui ! – Carte grise ?... Carte grise ?! Horreur et putréfaction : il ne me faut pas plus de temps qu'Usain Bolt sur 100 mètres pour réaliser que j’avais oublié cette p… de carte grise et que sur ces frontières balkaniques gangrenées par les trafics de voitures volées, cet oubli équivalait à un carton rouge et à un renvoi aux vestiaires.

Toute honte bue, il ne nous restait plus qu’à faire demi-tour et à nous résoudre à un retour sans gloire en priant pour que les douaniers croates ou slovènes n’aient pas les mêmes scrupules que leurs collègues bosniaques. Heureusement, ce fut le cas.

Au début, la retraite sous les orages fut morose puis nous nous ressaisîmes en élaborant un plan B. Le Poisson zèbre reconverti en Zèbre tout court fut sollicité pour rechercher par Internet un itinéraire bis qui nous permettrait, une fois la carte grise récupérée, de rejoindre l’Albanie par l’Italie.

Reste que traverser pour la deuxième fois de la journée la Croatie puis la Slovénie, avant d’attaquer l’interminable plaine du Pô n’est pas une promenade de santé. D’autant que, terrassée depuis le matin par une violente douleur dorsale aussi brutale qu’inattendue, ma coéquipière, particulièrement efficace sur les 800 kilomètres de la veille, a été obligée, la mort dans l’âme, de me laisser assurer seul ce retour.

Heureusement, Deep Purple, Ten Years after et la version de Whole Lotta Love par CCS m’ont donné le peps nécessaire pour tenir la cadence.

Et lorsque, au cœur de la nuit, je gare ma valeureuse Opel dans le box de notre garage du quartier Borriglione, je peux constater que le compteur journalier marque 1476 kilomètres. Du coup, je pense avec tendresse à ce François Lecot sur lequel j’ai lu un article il y a quelques semaines. Ce restaurateur bourguignon a connu, en effet, une gloire éphémère en 1935-1936 en parcourant sans s’arrêter (quelques heures de sommeil à intervalles réguliers mis à part)… 400 000 kilomètres avec sa Traction Avant en alignant des allers-retours Paris – Lyon – Monaco.

400 000 kilomètres, c’est dix fois le tour du monde en un an… De la poésie pure rythmée par un moteur Citroën, une volonté de fer au service d’un projet fou et complètement inutile. Il y avait du Lucky Main Froide chez ce Français moyen à béret basque…

Bien sûr, avec mes 1476 kilomètres, je ne suis qu’un disciple bien pâlichon du grand François Lecot. Mais qui sait ? Encore quelques oublis et puis…

01 août 2009

14 – 8 : le score s’aggrave

La nouvelle sera officielle à la rentrée : les deux élus communistes du Conseil municipal ont décider de changer d’air en quittant « Changer d’ère » pour construire un groupe autonome. Cette information confirme l’efficacité politique et les qualités de rassembleur de Patrick Allemand…

En ce qui me concerne, j’ai eu le bonheur de présider pendant sept ans le groupe « Nice plurielle » qui réunissait quatorze élus appartenant à pas moins de quatre sensibilités politiques. Côte à côte, on retrouvait socialistes, communistes, verts et un représentant de la gauche de la gauche en la personne du combatif et loyal Bruno Della Sudda. J’avais d’ailleurs personnellement beaucoup insisté pour que les Alternatifs soient en position éligible au moment de la constitution de la liste.

Pendant ces sept ans, de l’Europe aux Présidentielles, cet équipage n’a pas été souvent d’accord sur les thèmes nationaux. Pourtant, grâce à un travail d’équipe auquel participaient également des militants de quatre formations et des associatifs, nous sommes restés unis jusqu’au bout, présentant un front uni au Conseil municipal. Les rares votes différenciés étaient collectivement gérés et des efforts étaient faits par tous pour qu’ils soient les plus résiduels possibles. Par exemple, Simone Monticelli exprimait parfois un désaccord à la réunion du lundi avant de se rallier à une solution consensuelle le vendredi après discussion. C’est ainsi que Nice Plurielle fonctionnait malgré les tentatives de déstabilisation du Vice Président de la Région qui se mit à agir dans l’ombre, surtout à partir de 2003.

En comparaison, le bilan de Changer d’ère, après à peine un an et demi d’existence, apparaît comme pitoyable au grand dam des électeurs de gauche qui, pour beaucoup, regrettent leur vote pseudo utile en faveur de la liste Allemand. Et on les comprend :

14-3= 11 : les résultats médiocres aux élections municipales ont réduit d’emblée la représentation du groupe d’opposition de 14 à 11. En fait, cette perte de trois élus ne traduit qu’imparfaitement la gifle électorale car le mode de scrutin « lisse » les résultats des groupes d’opposition.

11-1= 10 : quelques mois après les élections, l’icône de la société civile imposée sur la liste par le chef de file de Changer d’ère, Sophie Duez, accepte de rejoindre le staff de Christian Estrosi sur les questions culturelles.

10-2=8 : le compte est bon, avec le départ des deux excellents élus communistes, le débateur Bob Injey et la très active Emmanuelle Gaziello.

Mais le pire reste peut-être à venir. Interprétant… très librement les consignes de rassemblement de la gauche de Martine Aubry, Allemand a eu la bonne idée de présenter un permanent de la Région dans le 6e canton de Nice, provoquant à juste titre l’ire des Verts dont le candidat avait représenté les partis de gauche lors du dernier scrutin. Du coup, il se dit que si le PS maintient son candidat apparatchik, un autre nouveau groupe pourrait voir le jour au Conseil municipal.

Par ailleurs, il est admis qu’en cas de défaite de la gauche aux prochaines régionales, Allemand se présenterait l’année suivante dans le 3e canton (après avoir démissionné du 12e pour cumul). Une vraie stratégie de conquête pour la gauche ! En effet, depuis 1998, l’élu du canton n’est autre que le communiste Jacques Victor. En 2004, il avait d’ailleurs fait le deuxième meilleur score de la gauche après – ma modestie dut-elle en souffrir – le 5e canton.

Des élus comme Paul Cuturello, Yann Librati ou Pascale Gérard ne peuvent pas ne pas se rendre compte de ce bilan catastrophique et de la démarche suicidaire du leader du PS 06. Notamment dans la perspective des Régionales. Auront-ils le courage de s’y opposer ? Cela est une autre histoire, le passé – sauf peut-être pour Pascale – ne plaide pas en leur faveur et en leur courage…

29 juillet 2009

Monsieur Hulot et le 21 avril



L’exposition s’achevant le 2 août, c’est in extremis que j’ai pu visiter « Jacques Tati : deux temps, trois mouvements » à la Cinémathèque de Paris.

Exposition réussie car, au-delà des objets exposés comme le vélo de François le facteur ou la superbe maquette de la villa Arpel (décors construits en 1956 aux Studios de la Victorine), c’est l’atmosphère à la fois humaniste et libertaire de l'oeuvre de Tati que le visiteur peut respirer à pleins poumons.

Le père de Monsieur Hulot a toujours été pour moi un cinéaste majeur. J’aime bien sûr son humour mais aussi sa dénonciation d’un certain progrès qui déshumanise et une critique sociale plutôt décapante même si elle est distillée avec l’air de ne pas y toucher.

Mais, en plus des films eux-mêmes, c’est avec l’ensemble du monde de Tati que toute ma vie j’ai communié.

Comment ne pas se souvenir de cette merveilleuse promenade au soleil couchant sur la plage de Saint-Marc-sur-Mer à la recherche de l’hôtel des « vacances de Monsieur Hulot » ? Comment ne pas se souvenir de cette soirée magique organisée par Laurent Flipo avec la projection en plein air une nuit d’été de « Jour de fête » sur le stade du CSL du Vallon des fleurs ? Comment ne pas sourire en pensant aux innombrables fois où j’ai scruté sans succès la façade d’une vieille maison espérant voir apparaître l’improbable silhouette de « Mon oncle » ?

Mais le souvenir le plus fort est relativement récent. Il date exactement du 22 avril 2002. Ce lundi, tous les Républicains se sont réveillés avec la gueule de bois. La veille, la patrie des Droits de l’Homme avait accouché d’un désespérant Chirac – Le Pen qui nous avait enfoncé dans la déprime sans envies et sans avenir.

Sans réfléchir, ce matin-là, j’ai regardé « Play time », puis j’ai enchaîné jusqu’au lendemain avec la petite demi-douzaine de longs-métrages qui constituent la filmographie quantitativement modeste de Tati. En fait j’avais besoin de m’évader de cette France frileuse et haineuse qui était désormais la nôtre. Instinctivement, quelque chose me disait que l’humanité de Monsieur Hulot m’y aiderait.

Ces quelques heures, bien sûr, n’ont pas été suffisantes pour refermer la plaie béante ouverte la veille, mais elles avaient agi comme un baume qui atténue la douleur tout en étant le signe avant-coureur de la guérison.

Celle-ci intervînt plus tard, beaucoup, beaucoup plus tard. Ce ne sont pas Anne et Patrick, les artistes photographes, Clotilde la chercheuse ou Richard le prof qui, en ces temps-là, poussèrent la porte du 3 avenue Cyrille Besset pour se réchauffer qui me démentiront.

28 juillet 2009

ASO préfère les J.O. à la lutte contre l’EPO

Cadel Evans


Le Tour 2009 a-t-il été ce « Tour à l’eau claire » que nous attendons depuis une dizaine d’années ? J’en doute. Qu’on en juge…

- A tout seigneur, tout honneur : le vainqueur espagnol, ex miraculé de la médecine, impliqué dans l’affaire Puerto, a défrayé la chronique en franchissant quelques cols à la vitesse d’une Yamaha de Grand Prix. Greg Lemond, dans sa chronique du journal Le Monde, et un certain nombre de spécialistes estiment que seul un « VO2 max » (consommation maximum d’oxygène) extraterrestre peut rendre de tels exploits possibles.

- Armstrong, autre miraculé de la médecine, convaincu de dopage lors de son premier Tout victorieux, a terminé troisième de la plus grande course du monde à 37 ans et après quatre années d’interruption. Seuls les gogos peuvent imaginer que papy Lance a pu atomiser la plupart des bébés requins du peloton grâce à l’eau d’Evian et aux bonbons Haribo généreusement distribués par la caravane du Tour.

- Il y a aussi la sidérante quatrième place de l’Anglais Wiggins. Ce pistard, qui avait terminé son premier Tour aux alentours de la cent vingtième place, s’est reconverti en chamois caracolant sur les cimes de l’édition 2009… Un peu comme si, après quelques années de carrière « made in Normandie », Stone et Charden s’était mis à chanter de l’opéra pour concurrencer Pavarotti.

- On peut également rappeler l’exploit de légende accompli par le grassouillet sprinter allemand Haussler dans l’étape de montagne des Vosges où il a ridiculisé ses compagnons d’échappée dont le valeureux Chavanel. Son visage poupin et reposé quelques minutes après l’arrivée a fait douter les commentateurs les plus complaisants. A croire que ce jour-là, la célèbre ligne bleue des Vosges s’était transformée en ligne blanche…

On pourrait multiplier à l’infini les exemples de ce type pour un Tour de France où les rares abandons n’ont pratiquement été dus qu’à des chutes. Pourtant, cette année, on peut noter l’absence de contrôles positifs pendant l’épreuve, ce qui tranche avec les éditions précédentes où l’on avait vu tomber un certain nombre de tricheurs : de Rassmussen à l’équipe Festina, de Landis à Vinokourov…

Il y a peut-être une explication à cette contradiction. Jusqu’en 2008, les organisateurs du Tour, ASO (Amaury Sport Organisation), étaient réputés pour – sans tuer la poule aux œufs d’or – défendre une certaine éthique. Il leur arrivait de refuser le départ à certains coureurs (par exemple, Contador l’an dernier) et les contrôles étaient relativement efficaces. Et, tout au long de l’année, ASO guerroyait pour un cyclisme crédible face à l’incroyable laxisme de l’UCI (Union Cycliste Internationale). Mais voilà que, cet hiver, la direction du groupe Amaury (qui dirige à la fois ASO et le journal L’Equipe) a jeté son dévolu sur la gestion des droits français marketing et audiovisuel des prochains J.O. d’hiver. Pour cela, il faut obligatoirement le feu vert du CIO… et de l’UCI, dont plusieurs dirigeants ont la double appartenance. Du coup, business is business, le groupe Amaury a débarqué le courageux Patrice Clerc, directeur d’ASO, et L’Equipe, qui était pourtant à l’origine de l’enquête qui a prouvé le dopage d’Amstrong, s’est mis à chanter les louanges du coureur américain. C’est peut-être la raison pour laquelle les contrôles n’ont jamais été aussi « cools » et « conviviaux » que cette année. A tel point qu’un ministre de la République a été obligé de rappeler à l’ordre les enquêteurs.

L’avenir nous dira, avec le résultat des contrôles à posteriori, si cette édition a marqué un petit progrès ou un grand recul par rapport aux précédentes. Mais, ce qui est sûr, c’est qu’il ne faut plus compter sur ASO pour y voir clair.

Du coup, ce dimanche, j’ai marqué ma mauvaise humeur en ce jour d’arrivée du Tour. Parisien de circonstance, mon parcours de jogger m’a fait emprunter à l’aube (comme l’an dernier) une partie des Champs Elysées, mais l’après-midi j’étais absent au moment du sprint de Cavendish, préférant un spectacle au théâtre du Palais Royal à quelques centaines de mètres de la ligne d’arrivée. Non mais !

23 juillet 2009

L'arrestation d'Edgard


Dimanche 23 janvier 1944. Cruzille.

Il est 11 heures 30. Edgar Ponthus jette un coup d’œil à l’ordre du jour et s’apprête à clore la séance du Conseil municipal. Une de plus. C’est que depuis 1929, celui qui fut le plus jeune maire de France en a présidé quelques-uns. Aujourd’hui, à 45 ans, il a pris la mesure de ces assemblées de paysans durs au mal et âpres au gain, lui, le voyageur de commerce. Avant-guerre, on parlait même de députation pour ce jeune notable qui avait réussi l’exploit de faire financer la restauration du toit de l’église par une population plutôt anticléricale…

Mais en ce jour d’hiver 44, on est loin de cette période somme toute heureuse de la fin de la IIIe République. En fait, depuis le début de la tragédie, Edgard mène une double vie : l’élu est aussi un résistant. La région est truffée de maquis utilisant les bois de buis et les petites forêts comme base de repli. Sous le nom de code de Gobert, Edgard utilise sa fonction de maire pour, notamment, établir de fausses cartes d’identité ou délivrer des tickets et des bons de ravitaillement aux patriotes qui se cachent. Plus tard, il sera un des pionniers de la formation de l’Armée Secrète : il participe à des parachutages, cache armes et munitions.

Mais avec « l’invasion » de la zone Sud, les Allemands se font de plus en plus présents et pressants. Edgard se sent en danger et a peur pour sa famille. C’est pour cela que Joséphine, sa femme, Edith (ma mère) et Colette, ses filles de 18 et 16 ans dorment chez un voisin, au cas où…

Aussi n’est-il pas particulièrement surpris quand, dans la salle du Conseil, surgit Colette, sa cadette, entourée de deux hommes – chapeaux et manteaux de cuir – dont l’appartenance à la Gestapo ne laisse aucun doute.

Une demi-heure plus tôt, deux tractions avant Citroën se sont arrêtées devant la maison familiale en bas du village sur la place du lavoir. Trois Allemands se sont engouffrés dans la salle à manger du rez-de-chaussée amenant avec eux Pagenel, le chef de l’AS à Cormatin, préalablement arrêté. Bien renseignés, ils interrogent avec calme Colette, Joséphine et enfin Edith, qui a rejoint le groupe au retour d’une visite chez une voisine. Et c’est ainsi que deux d’entre eux, guidés par la plus jeune des filles d’Edgard, se rendent à la mairie.

Face à la Gestapo, Edgard ne se fait pas beaucoup d’illusions ; il pense surtout à la sécurité des siens qu’il avait toujours tenus à l’écart de ses activités de l’ombre. Toute fuite étant impossible et toute résistance inutile, le groupe rejoint la maison en passant par le petit raccourci herbeux qui va de la mairie à la place du village.

Il est 12 h 45 quand Edgard retrouve les siens. Il est rassuré car ces derniers ne seront apparemment pas inquiétés. Mais son visage douloureux est celui des adieux car lui, à ce moment précis, il sait…

On lui laisse juste le temps d’accomplir un dernier geste républicain. C’est à sa femme qu’il confie les clés de la mairie en lui disant, avec une ironie un peu gauche, « désormais, je n’en aurai plus besoin ».

Déjà, on l’entraîne dans l’une des voitures noires, direction Blanot, où d’autres arrestations sont programmées : les corbeaux avaient eu la dénonciation généreuse.

Le soir puis le mois qui suivirent, dans la sinistre prison du fort de Montluc à Lyon, il sera interrogé et torturé. Pagenel, lui, ne passera pas la première nuit. Puis ce sera Compiègne et les wagons plombés pour Flossenbürg, le camp de concentration à la frontière germano-tchèque, où il restera jusqu’à l’ordre d’évacuation rendu nécessaire par l’avance de l’armée américaine.

C’est au cours de cette retraite qu’Edgard contractera le typhus qui lui sera fatal. Son corps sera jeté sans ménagement sur le ballast, quelque part vers Prague, le 21 avril 1945.


Mercredi 15 juillet 2009. Cruzille.

Sous le soleil d’été, le village semble figé.

La mairie est toujours là, la maison familiale vendue il y a une dizaine d’années aussi. Massive, sa silhouette domine la place face à la fontaine et au lavoir. Sur la façade, une plaque en marbre chuchote la mémoire de ces événements d’hier aux passants désœuvrés et aux paysans affairés.

C’était Edgard, l’élu républicain, le Résistant.

C’était mon grand-père. Ce grand-père que je n’ai jamais connu.

Cruzille : la maison et le lavoir, la mairie

21 juillet 2009

L'arrestation de René



Mardi 7 septembre 1943. Chalon-sur-Saône.

Il est 13 h 45. Comme tous les jours avant la reprise du travail, René, jeune homme de 19 ans, a rejoint ses copains Robert, René Meunier et le jeune Georges sur un banc du square en face du Palais de Justice. Ces petits rendez-vous sont l’occasion de discuter, de chahuter, de rire de tout, d’oublier un temps les soucis quotidiens.

Pourtant, en cette belle journée de fin d’été, l’ambiance est lourde. René vient d’annoncer sa décision d’entrer dans la Résistance en sollicitant un de ses supérieurs hiérarchiques aux Assurances Sociales où il travaille, probable responsable d’un réseau. Deux raisons l’ont amené à cette grave décision. Tout d’abord, une convocation impérative pour le STO reçue quelques jours auparavant. Pas vraiment politisé mais patriote, il n’est pas question pour René de « travailler pour les Boches ». Et puis, il y a surtout cette altercation le samedi précédent avec des collabos sur le boulevard de la République tout près d’ici. Un peu par hasard, il était tombé – avec notamment Meunier justement – sur un groupe de jeunes militants francistes et R.N.P. qui collaient des affiches à la gloire du IIIe Reich et de la LVF. La querelle verbale avait dégénéré en affrontement physique. René et ses amis avaient eu rapidement le dessus, mais on leur avait lancé : « Ça vous coûtera cher ! ». Et en ces temps-là, on connaissait les conséquences d’une telle menace…

Effectivement, au moment même où les amis vont se séparer, René aperçoit en face, à une centaine de mètres, à l’angle de la rue de l’Obélisque et de celle de la Banque, deux feldgendarmes qui se tiennent devant la pharmacie Henon bien connue des Chalonnais. Comme les deux Allemands sont accompagnés par une des protagonistes de l’altercation du samedi, son sang se fige, il comprend en un instant. A peine le temps de murmurer à l’intention de ses amis : « C’est pour moi », que déjà les feldgendarmes les entourent en les mettant en joue avec leurs armes. Après une fouille rapide, on les frappe à grands coups de pied dans le ventre. René, sur qui l’on a trouvé un couteau à cran d’arrêt a droit à un régime spécial.

Puis, le groupe est conduit au QG de l’Hôtel du Chevreuil, rue du Port Villiers, siège de la police allemande. Robert, le jeune Georges et, plus curieusement, Meunier, pourtant présent le samedi précédent, sont relâchés. René par contre est battu à coups de botte, à moitié assommé par un cendrier en bronze. La figure en sang, le nez cassé, ne voyant plus que d’un œil, il entend comme dans un mauvais rêve un Allemand parlant français le traiter de communiste, de juif, de franc-maçon… le tout devant les visages ricanants des collabos présents lors de la rixe du boulevard de la République.

C’est à moitié inconscient qu’il est conduit en prison. Ironie cruelle, le domicile familial est situé 22 rue d’Autun juste en face du sinistre bâtiment. Du fond de sa cellule, René peut apercevoir, entre les barreaux, les fenêtres de son enfance.

Quelques jours plus tard, ce sera la prison de Dijon puis l’Allemagne en wagon plombé où il sera déporté jusqu’au 29 avril 1945, le jour de son évasion.

Un an après son retour, il sera victime d’une attaque de poliomyélite reconnue comme étant due à son état général. Il restera paraplégique toute sa vie.


Mercredi 15 juillet 2009. Chalon-sur-Saône.

Le Palais de Justice, le jardin public, le banc, la prison… Rien n’a changé sauf le nom de la pharmacie et cette pizzeria ouverte au rez-de-chaussée du 22 rue d’Autun.

Et moi de penser avec tendresse à ce gamin de 19 ans qui deviendra, malgré l’adversité et la maladie, un père attentif et fort, aimant la vie sans haine et sans regret. Mon père. René Mottard.


Le banc, la prison

19 juillet 2009

Le Forrest Gump de Saône-et-Loire

Photos DBM


L’occasion faisant le larron, il était tentant de profiter de mon traditionnel et annuel séjour en Saône-et-Loire pour parfaire ma condition physique sur les petites routes qui serpentent, par monts et vaux, à travers la campagne mâconnaise.

16 juillet

Je pars de Tournus, à quelques encablures de la célèbre abbaye Saint Philibert avec en tête le projet de relier la plaine de la Saône aux premières collines du pays mâconnais. C’est dire que la pente sera forcément raide sous un soleil de plomb et une température qui flirtera très vite avec les 30 degrés.

Le col de Beaufer (303 mètres… je sais, ce n’est pas la Bonette !) constitue une entrée en matière plutôt confortable car la route passe au milieu d’une forêt ombragée.

Puis, c’est Ozenay et sa très belle église romane que j’ai le temps d’admirer dans la longue courbe qui précède la sortie du village. Après, la route recommence à monter. Exactement comme la température. Heureusement, les tournesols qui, comme dit la chanson, n’ont « pas besoin d’une boussole » m’indiquent avec beaucoup de précision l’orientation que je dois donner à la visière de ma casquette pour éviter l’insolation.

Arrivé à Martailly, au pied du château médiéval de Brancion, je m’aperçois que l’asphalte de la route commence à fondre. Entre deux ravitaillements en eau fraîche, Dominique me confirme que nous allons tout droit vers les 35 degrés.

C’est donc un peu avec l’énergie du désespoir que je plonge sur Cruzille, le village berceau de ma famille, qui a le bon goût de se situer dans une petite cuvette au milieu des vignes. Après consultation avec mon team manager sur la place du Lavoir, je décide d’arrêter ce premier raid après un peu plus d’une heure trente d’effort et 14 kilomètres. Il me reste le meilleur : plonger avec volupté dans la fontaine du village et accepter l’invitation spontanée de Claire Cornillon, la conseillère municipale en charge du patrimoine, pour un casse-croûte réparateur.

17 juillet

Logiquement, c’est de la place du Lavoir de Cruzille que j’entame une deuxième étape qui doit me permettre de rejoindre par d’autres routes Tournus et la plaine de Saône. C’est dire si le profil du parcours est nettement plus aimable que celui de la veille. Et cela d’autant plus que la température a chuté, après une nuit d’orage, d’une quinzaine de degrés.

J’entame toutefois le périple par la petite côte qui précède l’église du village, une de celle qui, au début des années quatre-vingt-dix, permit à Miguel Indurain de faire la différence avec ses adversaires lors d’un contre la montre du Tour de France.

Puis c’est la descente vers Sagy, le raccourci à travers bois pour rejoindre le chef-lieu de canton : Lugny. Comme la veille, les fossés sont abondamment et joliment fleuris en mauve, rose, blanc, jaune… Seuls, cette année, les coquelicots manquent à l’appel.

De Lugny à Plottes en passant par Chardonnay, je me faufile à travers les vignes. Je vais de cave coopérative en cave coopérative… sans m’arrêter bien sûr ! Dans une longue ligne droite, une majestueuse DS 21 me double. Trop belle la Citron !

Aux alentours du douzième kilomètre, quelques gouttes de pluie viennent me rafraîchir. Il n’en faut pas plus pour que je sois frappé de plein fouet par le syndrome de Forrest Gump. Je cours avec tellement de plaisir et de facilité que j’ai l’impression que je pourrais faire le tour de la terre sans jamais m’arrêter… Je mets tellement de cœur à l’ouvrage que je brûle les ravitaillements sous le regard un peu effaré de mon accompagnatrice. Du coup, s’arrêter comme prévu à Tournus après 17 kilomètres et une heure trois-quarts de course fut presque un acte de raison.

Ainsi, en un peu plus de trente kilomètres en deux jours, j’ai pu vérifier, sur les routes du département d’Arnaud Montebourg, que j’avais un cœur qui était non seulement solide mais aussi multifonctionnel. Un cœur capable de soutenir un effort physique intense tout en étant disponible pour la beauté, l’émotion et la joie de vivre…

13 juillet 2009

L'opposition autrement



Ce vendredi, nous avons tenu la dernière Commission Permanente du Conseil général avant la traditionnelle pause estivale. Ultime occasion de défendre les dossiers auxquels nous croyons. Pour moi, ce sera cette fois South art, un sympathique et dynamique collectif de jeunes artistes, l'AMICA, une association qui tisse du lien social dans le quartier un peu oublié de La Vallière, dans le 14e canton, et bien sûr mon cher collège Vernier.

Une Commission Permanente, c’est aussi une tribune à partir de laquelle on peut lancer des idées susceptibles de nourrir plus tard les débats des séances plénières. Au fil des réunions, Dominique est d’ailleurs devenue une spécialiste de ces petits ballons d’essais. Vendredi, par contre, c’était mon tour de monter au créneau pour suggérer au Président une meilleure traçabilité de l’excellent travail accompli par le Fonds de soutien cinématographique de notre institution et une révision de notre politique tarifaire en matière de transports publics, à l’évidence trop coûteuse.

Mais cette dernière séance pouvait être aussi l’occasion d’une année de travail pleine pour Gauche Autrement qui, au-delà de ses élus, comprend aussi Rose et Sami, deux collaborateurs qui participent aux prises de décisions, et une association qui, avec Antonin et Lucien en têtes de pont, est un vrai réservoir d’expertise.

Gauche Autrement est un groupe d’opposition. Nous avons régulièrement voté contre les documents budgétaires (BP, CA, DM1, DM2) qui traduisent financièrement des choix politiques qui ne sont pas les nôtres. Pour autant, nous avons essayé - et, je le pense sincèrement, souvent réussi - de pratiquer une opposition décomplexée, pragmatique et constructive. Nous l’avons fait en nous référant constamment aux valeurs qui ont motivé notre engagement en politique et en pensant bien sûr aux femmes et aux hommes qui nous ont fait confiance en 1998, 2004 et 2005 lors de nos élections et réélection.

C’est ainsi que nous avons pu pratiquer un vrai dialogue républicain avec les deux présidents successifs et travailler en confiance avec une administration souvent de très bonne qualité. Au final, les résultats sont plutôt positifs. Au-delà des dossiers individuels, associatifs, sociaux, que nous avons continué à porter et à faire avancer, nous avons parfois fait bouger les lignes sur quelques questions de fond.

C’est essentiellement dans le domaine social que nos interventions ont pu porter leurs fruits. Dominique, qui travaille tout particulièrement sur ces dossiers, a trouvé en Philippe Tabarot, Vice-président du CG chargé de ces questions, un partenaire le plus souvent attentif et ouvert.

Ainsi, nous avons pu obtenir que le Schéma gérontologique départemental prévoie que toutes les nouvelles maisons de retraites (et celles qui s’étendent) doivent réserver au moins 20% des lits à des tarifs habilités à l’aide sociale pour obtenir une autorisation. De la même manière, nous avons demandé que les créations en zone littorale soient privilégiées (trop d’établissements se trouvent dans le Haut et Moyen-Pays).

Nous avons également beaucoup travaillé sur les questions du handicap, et avons pu obtenir, par exemple, le financement par le CG de 35 auxiliaires de vie scolaire (AVS) itinérants, pour compenser les insuffisances de l'Education Nationale, ainsi qu’une meilleure formation de ces intervenants.

Préoccupés par la difficulté de se loger dans notre département, nous avons obtenu que les aides individuelles pour l’accès à la propriété soient réservées aux acquisitions ayant un prix raisonnable (et donc plafonné) afin de mieux concentrer les efforts du CG sur le locatif. Sur ce dernier point, il y a encore des efforts à faire : en effet si les aides aux organismes collectifs ont été améliorées, on a diminué les aides individuelles pour les jeunes accédant pour la première fois à une location.

Cette pratique de l’opposition est finalement assez proche de celle du groupe PC qui, au-delà d’une opposition virulente sur les thèmes de politique nationale (opposition qui nous semble un peu vaine dans une assemblée locale) fait preuve d’un certain pragmatisme sur les dossiers départementaux comme ceux qui concernent la Vallée du Paillon ou la Culture. Les trois élus communistes font en général preuve d’un grand professionnalisme. Il est vrai que Céline et Pedro sont des collaborateurs très actifs.

Le groupe PS, quant à lui, est beaucoup plus hétérogène même si Véronique et Martine, avec lesquelles nous avons travaillé en parfaite intelligence pendant quelques années, essaient d’harmoniser le tout. Il y a l’électron libre Jean-Raymond Vinciguerra qui est à la fois l’élu le plus drôle de l’hémicycle et la conscience écolo de l’assemblée tout entière, les gestionnaires, Marie-Louise Gourdon (Mouans-Sartoux) et Antoine Damiani (Carros), et le noyau dur des Niçois. Un noyau dur qui fond comme neige au soleil avec des effectifs passés de six à deux en deux ans. Mais le Président Paul Cuturello, très proche de la Fédé PS et de Patrick Allemand, fait partie de cette tendance et donne le ton en ce qui concerne la gouvernance du groupe. Un positionnement qui s’arc-boute sur une opposition systématique un brin sectaire, souvent mal ajustée et du coup facilement annihilée par la Présidence et la majorité. Il suffit pour cela de mettre en évidence les contradictions du PS 06 comme ce fut encore le cas vendredi quand le groupe refusa de voter une délibération sur l’OIN alors même que celle-ci était acceptée avec enthousiasme par la Région et Michel Vauzelle. Même cas de figure avec l’adhésion de la municipalité socialiste de Carros à la CUNCA au moment où la Fédé PS dénonce l’impérialisme de Christian Estrosi sur le thème des nouvelles intercommunalités. Du coup, Paul Cuturello, par ailleurs plutôt pertinent sur les dossiers techniques, donne souvent le bâton pour se faire battre et se retrouve régulièrement crucifié par l’ironie présidentielle.

Au final, si aucun des trois groupes d’opposition ne démérite, j’ai la faiblesse de penser que notre positionnement spécifique, dû à notre absence d’attache partisane… et de cumul des mandats, permet d’avoir cette disponibilité et cette efficacité qu’exigent de plus en plus nos concitoyens, à la recherche d’une politique… autrement.

11 juillet 2009

La Pink Prom Parade



Pour la septième fois depuis le début de l’année, je m’offre un aller-retour pleine chaussée sur la Promenade des Anglais.

Après quatre défilés syndicaux, la Prom’ Classic et le Semi-marathon, il s’agissait aujourd’hui de la Pink Parade 2009.

Pas de slogan, pas de discours, chacun savait pourquoi il était là. Donc, exceptionnellement sur ce blog, place aux images : de la couleur, de la joie de vivre et le bonheur d’être ensemble.

09 juillet 2009

Le Tour d’en bas est éternel

Photo Dominique Boy-Mottard


Le Tour d’en haut continue à défrayer la chronique avec un Suisse supersonique pourtant sportivement moribond en début de saison et un Amstrong de 37 ans qui, après quatre ans d’arrêt, récupère avec aisance son rôle de patron du peloton.

Le Tour d’en bas, par contre, lui, est en très bonne santé. L’ayant retrouvé un peu par hasard dans le 66 entre Saint-Cyprien et Argelès-sur-mer après l’avoir manqué sur la Prom’, j’ai même l’impression qu’il est éternel. Oui, Claudio, tu as raison, « Et si on ne s'intéressait qu'au charme désuet de la caravane et à la naïveté festive des spectateurs… », oui, Laurent F, tu as raison, « c’est vrai qu’il y a de la magie dans cet événement… »

J’ai pu vérifier, au milieu de familles joyeuses et d’amateurs peu éclairés qui avaient délaissé quelques heures camping et plage, que, symbole du Tour d’en bas, la caravane bruyante et colorée est toujours la madeleine estivale enkystée dans nos mémoires enfantines.

Bien sûr, Yvette a quitté sa bulle de verre, les klaxons sont moins italiens, l’ORTF est devenue France Télévision et les bobs Ricard ont cédé la place à ceux de Cochonou-ou-ou. Mais la kermesse est toujours héroïque et le plaisir d’être ensemble sur le bord d’une route de France aussi intense.

Et puis, il y a ce moment magique où les gendarmes si beaux et si bleus sur leurs motos écartent la foule avec des gestes d’empereurs romains. Enfin, le peloton arrive. Enfin, le peloton passe. Comme une projection. Comme une abstraction. Et on oublie le Tour d’en haut et on l’aime, ce peloton.

Pendant les quinze secondes de spectacle, j’ai même identifié Thomas Voeckler… Vous savez, le type qui s’est échappé et a gardé 7 secondes d’avance à l’arrivée place de Catalogne, en face du centre du monde, la gare de Perpignan. 7 secondes… trop fort le mec !


07 juillet 2009

Peintres de Céret (P.O)




Collioure, célèbre petit port de la Côte Vermeille cher à Charles Trenet, est souvent considéré comme la cité des peintres en Catalogne française. En réalité, il n’en est que la vitrine. La véritable capitale historique de la peinture dans les P.O, c’est Céret.

Petite bourgade de 8 000 habitants lovée au cœur du Vallespir, la plus méridionale des régions françaises, Céret semble s’être assoupi à l’ombre des platanes de son « boulevard ». Au début du siècle, ce fut pourtant le lieu de villégiature et de création choisi par Picasso. Un Pablo qui devait être un sacré boute-en-train, puisqu’il attira, sans coup férir, Braque, Max Jacob, Juan Gris, Cocteau, Soutine, Masson et – ce qui ne peut qu’émouvoir un cœur de Niçois – Matisse, Chagall et Dufy…

Du coup, Céret, connu jusqu’alors pour ses cerises, fut baptisé « le Barbizon du cubisme ». De cette période bénie subsistent aujourd’hui beaucoup de souvenirs, d’innombrables toiles et un musée d’Art moderne à la collection permanente d’une surprenante richesse. Chaque année, ledit musée programme pour la saison estivale une exposition digne d’une grande ville, véritable événement dans cette région de tourisme populaire.

Je me souviens, par exemple, de la sublime exposition de l’été 2005, « Matisse-Derain : Collioure 1905 », ou de celle de 2007, qui me fit découvrir le fauvisme baroque d’Othon Friesz. Cette année, le thème est à la fois simple et local : avec « Céret, un siècle de paysages », il s’est agi de rassembler près de deux cents œuvres ayant comme thème les paysages et les lieux-dits de la petite cité. Déformés, torturés, magnifiés, ce sont eux que l’on retrouve, par exemple, dans une vingtaine d’œuvres de Chaïm Soutine venues du monde entier. Il y a aussi deux Dufy lumineux, des Massons ombrageux, un Canigou de Juan Gris qui a la préférence de Dominique, et bien d’autres surprises…

Alors, si de Perpignan vous vous élancez vers les premiers contreforts des Pyrénées, arrêtez-vous à Céret. En plus, vous aurez peut-être la chance de rencontrer Sonia et Maurice Winnykamen, autres habitués des lieux en été.

03 juillet 2009

« Nous étions jeunes et insouciants »



Avec le départ du 96e Tour de France, revient le temps des interrogations. Aurons-nous cette année ce fameux Tour « à l’eau claire » qu’on nous promet depuis 1998 et la fameuse affaire Festina ?

Les événements navrants qui ont émaillé les éditions 2006, 2007 et 2008 ne rendent pas forcément optimistes. La présence, parmi les grands favoris, de coureurs aussi sulfureux que Lance Amstrong ou Alberto Contador non plus. Sans oublier les révélations, il y a quelques semaines, du maillot à pois 2008, Bernard Khol.

Deux livres récents ne font que confirmer ce climat délétère. Dans « Faut-il arrêter le Tour de France ? », la journaliste Béatrice Houchard estime que seuls quatre vainqueurs du Tour n’ont pas contrevenu à la réglementation antidopage depuis… 1968. Elle cite ainsi Lucien Van Impe (1976), Greg Lemond (1986, 1989, 1990), Stephen Roche (1987) et Alberto Contador (2007). Le choix est assez surprenant pour ce dernier, interdit de Tour en 2008 à cause de l’affaire Puerto…

Plus intéressant est le témoignage de Laurent Fignon dans son livre de souvenirs « Nous étions jeunes et insouciants ». Ce qu’il dit est à la fois simple et effrayant. Avant les années 90, le dopage existe, la drogue est présente (les coureurs colombiens offrant, par exemple, de la drogue à tire-larigot à tout le peloton), mais le phénomène reste artisanal et la hiérarchie sportive du peloton est relativement bien préservée. Après 1991, on bascule dans une autre dimension avec l’EPO. Les pelotons roulent à 50 kilomètres à l’heure, les géants de 100 kg et plus avalent les cols, les équipiers obscurs se mettent à gagner de grandes courses, les spécialistes contre-la-montre se prennent pour Valentino Rossi…

« 1991, 1992, 1993 : ce furent en effet les années charnières. Celles à partir desquelles tout bascula (…) Des gars que je voyais rouler tous les jours à mes côtés changeaient du tout au tout. Ils devenaient meilleurs sans s’entraîner plus qu’avant – parfois même moins. C’était flagrant. Je n’étais pas dupe (…) De nouveaux coureurs se portaient plus régulièrement aux avant-postes et menaient des trains d’enfer au-delà de la normale. »

De fait, l’analyse de Fignon est largement confortée par le palmarès plutôt édifiant du Tour à partir de cette période.

Ainsi, de 91 à 95, on assiste à cinq victoires de Miguel Indurain. L’ancien lieutenant de Delgado devient brusquement et sans transition une bête de course qui étouffe la concurrence dans les cols malgré son physique d’haltérophile poids lourd. En 1996, l’obscur équipier trentenaire Riis gagne à la surprise générale, avant d’être déclassé pour dopage… dix ans plus tard. En 97, Ulrich et en 98 Pantani écrasent leurs adversaires avant d’être rattrapé plus tard par des affaires de dopage. Pantani, devenu toxicomane, va même mourir dans des circonstances dramatiques.

A partir de 99, nous devons subir le septennat Amstrong, honnête coureur de classiques qui devient une sorte de Robocop indestructible et imbattable après… un cancer. Le journal L’Équipe va d’ailleurs faire la démonstration qu’il était dopé en 99. Du coup, les victoires suivantes sont pour le moins sujettes à caution.

En 2006, Oscar Pereiro, qui n’a jamais rien gagné, ni avant ni après, bénéficie du déclassement de Landis pour dopage. En 2007, Contador gagne grâce à la disqualification de Rassmussen pour dopage avant d’être lui-même rattrapé par l’affaire Puerto.

Quant à Sastré l’an dernier, personne n’a encore compris comment ce grimpeur a pu résister à un spécialiste comme Cadel Evans lors du dernier contre la montre du Tour.

A partir de là, on peut rêver à un Tour 2009 avec des coureurs « jeunes et insouciants »… Nous ferons le point ici même le 26 juillet, mais j’ai bien peur que nous soyons loin du compte.

01 juillet 2009

Le tabou des tabous

Marie-Camille Imbo

Encore choqué par la violence des manifestations anti-IVG (je préfère ce qualificatif à celui de « pro-life » qui résonne déjà comme une défaite idéologique) croisées du côté de Denver fin août 2008 pendant la Convention Démocrate, j’avais proposé, dès la rentrée, à Marie-Camille Imbo, une étudiante de M1 en Info Com très sensibilisée aux questions de société, de faire son mémoire sur le thème du tabou que me semblait être l’avortement dans les séries américaines.

En effet, j’avais remarqué « comme un défaut » dans la plupart de ces séries que nous admirons tout précisément parce qu’elles constituent un miroir, quelquefois hallucinant de vérité, de la société américaine et parfois même de la condition humaine.

C’est ainsi qu’il ne m’avait pas échappé que Rachel (Friends, NBC, Saison 8 épisode 1) et Miranda (Sex and the city, HBO, 4/11), héroïnes sexuellement libérées, avaient refusé d’avorter alors que la psychologie et la situation personnelle des personnages devaient logiquement les conduire à cette solution.

J’étais également intrigué par le comportement de Danielle (Desperate Housewives, ABC, 3/16) et de Theresa (Newport Beach, Fox cable, 1/11 à 27), adolescentes sans projet de vie refusant l’IVG salvatrice…

Séduite par la suggestion, Marie-Camille s’est mise au travail, n’hésitant pas à revisiter pas moins de… vingt-six séries. Son mémoire aujourd’hui validé est une analyse extrêmement complète et précise qui confirme totalement ce qui n’était au départ qu’une intuition : les anti-avortement ont fait capituler les scénaristes américains qu’ils s’agissent de ceux qui travaillent pour les grands réseaux comme NBC et ABC ou pour les chaînes câblées comme HBO ou Showtime, considérées comme plus culturelles.

Son constat est rude :

« Les idées pro-life, dont la principale compare l’avortement à un meurtre sont partagées au moins par un des proches de la femme enceinte quand ce n’est pas elle-même.
(…) A minima, le fait d’avorter est perçu comme un acte honteux et égoïste, les personnages ont du mal à en parler avec leur entourage. Il est considéré comme une solution de facilité que seuls les « lâches » choisissent.

(…) Le mot avortement est rarement prononcé et, lorsqu’il l’est, ce n’est que pour le qualifier de répréhensible ou encore pour dire un désaccord avec la solution envisagée.

(…) L’idée du devoir à accomplir est toujours présente : il faut que les femmes assument leurs « égarements » coûte que coûte et donc acceptent l’enfant non désiré.

(…) Dans les quelques cas où l’avortement a lieu, les héroïnes sont assaillies de regrets et de remords. »

Ce parti pris conduit à des aberrations :

Julia (Nip/Tuck, FX, 1/5) préfère délibérément provoquer une fausse couche plutôt que d’avorter. Kira (Dirt, FX, 1/1), elle, préfère le suicide. Dexter (Dexter, Showtime, 3/1) et Nancy (Weeds, Showtime, 2/5) sont farouchement opposées à l’IVG mais ne trouvent rien à redire à leurs activités quotidiennes (lui est serial killer, elle, dealeuse). Shelly (Les frères Scott, WB, 4/3), pour sa part, a bien avorté, mais, rongée par le remord, a décidé de redevenir vierge grâce à la foi (!).

Seules quelques séries acceptent à minima un débat sur la question – Philadelphia (FX, 2/1), Private practice, spin-off de Grey’s anatomy, (ABC 2/8) – ou de traiter de la violence des anti-IVG – FBI : portés disparus (CBS, 2/dernier épisode), Master of Horror (Showtime, 2/5), tourné par John Carpenter.

A noter que le Docteur House (Fox, 5/12), toujours aussi décalé et anticonformiste, arrive à convaincre une jeune fille – victime d’un viol, il est vrai – d’avorter et que l’épisode 1/16 de Cold case nous renvoie fort opportunément dans l’enfer de l’avortement clandestin des années soixante… avant la loi.

Ces rares exceptions ne remettent aucunement en cause ce tabou des tabous imposé par la terreur d’un groupe de pression qui a trop longtemps bénéficié du soutien des plus hautes autorités politiques. Un tabou qui concerne pourtant une pratique sociale parfaitement légale, une loi qui, comme le rappelle Marie-Camille en conclusion, garantit « la liberté pour les femmes de disposer de leur corps ».